Percée du privé dans les écoles publiques

Préoccupé par les bris de services, le ministre de l’Éducation a annoncé que le gouvernement pourrait payer des services au privé pour aider les élèves du réseau public qui n’ont pas de soutien à l’école.
Photo: Pascal Pavani Agence France-Presse Préoccupé par les bris de services, le ministre de l’Éducation a annoncé que le gouvernement pourrait payer des services au privé pour aider les élèves du réseau public qui n’ont pas de soutien à l’école.

Les cliniques privées offrant de l’orthophonie et d’autres services aux élèves en difficulté se frayent un chemin dans les écoles publiques. Des acteurs du réseau scolaire constatent l’émergence d’agences privées qui compensent le manque de personnel dans un réseau public à bout de souffle, commec’est le cas dans le domaine de la santé avec les infirmières.

La pandémie a fait exploser la demande pour du soutien spécialisé aux élèves à besoins particuliers. Avec plus de 500 postes de professionnels non pourvus dans le réseau scolaire public, les écoles parviennent mal à répondre à la demande. Les cliniques privées sont sollicitées comme jamais auparavant et adaptent leurs services aux besoins des parents et des écoles, a constaté Le Devoir.

Le Centre des Ils et des Elles, qui a pignon sur rue à Varennes, en Montérégie, propose ainsi « des services complets aux écoles n’ayant pas, sur place, le personnel pour combler leurs besoins. Des offres sur mesure peuvent être construites et adaptées aux différents niveaux d’enseignement (primaire ou secondaire) ». Une série d’autres cliniques privées offrent des services semblables.

La clinique de Varennes est submergée de requêtes de parents anxieux qui ne réussissent pas à avoir des services à l’école de leurs enfants. « La demande a doublé depuis le début de la pandémie », affirme la directrice, Crystel Bourdon.

Son équipe d’une quinzaine d’orthophonistes, d’ergothérapeutes, de psychoéducateurs et de psychologues n’a jamais autant été sollicitée. Ces spécialistes offrent aux élèves en difficulté ce que leur école n’est pas toujours en mesure de faire à cause du manque de ressources, explique Crystel Bourdon : un suivi à moyen ou à long terme. Le luxe du temps.

Les interventions de l’éducatrice et de son équipe sont complémentaires à celles du réseau scolaire, parce qu’ils ne sont généralement pas dans l’école, même s’ils offrent cette possibilité aux établissements. « On ne peut pas être tout le temps avec le jeune dans son milieu. On ne peut pas faire d’intervention si l’enfant se désorganise à l’école », précise Crystel Bourdon.

Priorité aux plus « poqués »

Martine, dont nous taisons le vrai nom puisqu’elle n’est pas autorisée à s’exprimer publiquement, connaît bien les limites du public et du privé : elle travaille dans les deux milieux. Cette orthophoniste passe trois jours par semaine dans une école publique du Grand Montréal, et une journée dans une clinique privée. L’autre jour de la semaine, elle reprend son souffle. Parce que Martine est épuisée.

« Dans le réseau scolaire, on est en surcharge totale. Tout ce qu’on fait, c’est éteindre des feux », raconte-t-elle.

L’école publique où Martine travaille aide presque exclusivement les enfants de maternelle et de première année. Il est essentiel d’intervenir dès le plus jeune âge. Environ le quart des enfants de maternelle 5 ans de cette école défavorisée avaient déjà des dossiers ouverts en orthophonie en arrivant en classe.

Sur quatre classes, 25 enfants ont de très grandes difficultés. Mais à peine cinq ou six élèves, les cas les plus graves, sont suivis en orthophonie. « On a des enfants complètement inintelligibles. On ne les comprend pas quand ils parlent. On sait qu’ils seront incapables de lire ou d’écrire après leur première année. Mais on ne peut pas s’occuper d’eux, on doit se concentrer sur les enfants les plus à problème », raconte Martine.

Elle est ébranlée. « L’orthophonie, ça fonctionne. On a un réel impact quand on voit un enfant une vingtaine de fois par année durant un, deux ou trois ans. C’est décourageant de laisser tomber des jeunes qui pourraient s’en sortir. »

Où aboutissent ces enfants ? Dans une clinique privée. Si leurs parents en ont les moyens. Dans la clinique où Martine travaille, 800 enfants se trouvent sur une liste d’attente. L’orthophoniste connaît un enfant incapable de lire ou d’écrire qui poireaute depuis un an et demi sur cette liste.

Porte ouverte au privé

Préoccupé par les bris de services, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a annoncé, le mois dernier, que le gouvernement pourrait payer des services au privé pour aider les élèves du réseau public qui n’ont pas de soutien dans leur école. Il revient à l’équipe-école et au centre de services de déterminer quels enfants peuvent bénéficier de cette mesure. Le ministre a aussi lancé un chantier pour simplifier les démarches administratives entourant les services, pour offrir rapidement de l’aide aux élèves dans le besoin.

José Pouliot, qui a enseigné 23 ans à l’École d’orthophonie et d’audiologie de l’Université de Montréal, salue la volonté du ministre, mais craint la porte ouverte au privé. « Pour aider un élève, on doit aussi aider l’enseignant. C’est écrit dans la loi, on doit offrir des conditions propices à l’apprentissage. Il faut travailler sur l’ensemble de la classe. Vous savez, un jeune qui a un trouble de langage peut être exclu par les petits amis de la classe », explique cette jeune retraitée.

Les professionnels du privé sont aussi compétents que ceux du public, mais ils n’ont pas cet accès aux classes essentiel aux orthophonistes scolaires, rappelle José Pouliot.

Jacques Landry, président de la Fédération des professionnelles et professionnels de l’éducation du Québec (FPPE-CSQ), met en garde le gouvernement contre le recours au privé pour pallier les difficultés du réseau public. « On a vu ce que ça donne en santé avec les agences de placement pour les infirmières. Il faut améliorer les conditions de travail dans le réseau public. Donner plus d’autonomie aux professionnels, valoriser le travail en équipe, éviter qu’ils aient à travailler dans plusieurs écoles souvent éloignées les unes des autres », dit-il.

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