Faire fleurir les «ruines» à l’école Sophie-Barat

Michel Stringer, enseignant de français à l’école Sophie-Barat, a l’habitude d’organiser des projets hors du commun pour incarner son enseignement. Pour sa classe-événement «Habiter les ruines», ses 110 élèves montent ce spectacle en plein air.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Michel Stringer, enseignant de français à l’école Sophie-Barat, a l’habitude d’organiser des projets hors du commun pour incarner son enseignement. Pour sa classe-événement «Habiter les ruines», ses 110 élèves montent ce spectacle en plein air.

Quand la vie vous donne des citrons, faites-en de la limonade, dit l’adage. La vie a donné des bâtiments en ruine à l’école secondaire Sophie-Barat, dans le nord de Montréal. Inspiré par le manque d’entretien de cette école publique — qui reste tout de même parmi les plus réputées de la métropole —, un enseignant a mis en place un ambitieux projet éducatif sur le thème des ruines, qui passionne 110 élèves de quatrième secondaire.

Un spectacle à grand déploiement intitulé « Habiter les ruines » aura lieu sur le magnifique terrain de l’école, en bordure de la rivière des Prairies, vendredi et samedi en soirée. Cet événement hors de l’ordinaire, appuyé par une douzaine de professionnels de l’industrie théâtrale, remonte l’histoire de cette école fondée au milieu du XIXe siècle par les Dames du Sacré-Cœur de Jésus. Madeleine-Sophie Barat a créé en 1800 cette congrégation vouée à l’éducation des filles.

L’histoire tumultueuse de cette école publique a connu un nouveau chapitre lors de la rentrée scolaire de l’automne 2020 : une aile du pavillon principal a été fermée parce qu’elle risquait de s’effondrer en raison du manque d’entretien. Depuis, l’école n’a plus de cafétéria ni de bibliothèque. Des centaines d’élèves ont été envoyés dans une ancienne école anglophone du quartier Saint-Michel. Un édifice historique adjacent au pavillon principal de Sophie-Barat, ravagé par un incendie en 1997, tombe aussi en décrépitude.

« Je me suis dit que le moment était bon pour monter un projet scolaire sur le thème des ruines. Les ruines peuvent être l’occasion d’un renouvellement, de repartir du bon pied », explique Michel Stringer, enseignant de français à l’école Sophie-Barat.

Ce « prof » de 49 ans, qui compte 25 ans d’expérience, fait partie des enseignants dont les élèves se souviennent toute leur vie. Michel Stringer ne se contente pas de donner des leçons magistrales : il a l’habitude d’organiser des projets hors du commun pour incarner son enseignement. Il y a deux ans, il a monté une pièce de théâtre sur le thème du pouvoir avec ses élèves, qui ont donné une série de représentations à guichets fermés au théâtre Aux Écuries, dans le quartier Villeray.

Sa classe-événement « Habiter les ruines » se veut tout aussi ambitieuse : ses 110 élèves montent ce spectacle en plein air avec l’aide d’une demi-douzaine de comédiens et autant de professionnels à la mise en scène, aux éclairages, à la sonorisation, à la régie… Des images d’archives seront projetées sur les murs de l’école. Les élèves prépareront aussi 500 boîtes à lunch, avec le chef Charles-Antoine Crête, du restaurant Montréal Plaza, à partir des ingrédients qui étaient cultivés dans le potager des Dames du Sacré-Cœur.

Les « ruines » d’un système

Plus encore, un des volets du spectacle permet aux élèves de se prononcer sur le triste sort de leur école, laissée sans entretien durant des décennies, à l’image du réseau scolaire et de toutes les infrastructures publiques. L’école Sophie-Barat incarne les « ruines » du rapport Parent, qui a jeté les bases du système public d’éducation il y a un demi-siècle, fait valoir Michel Stringer. Les ruines aussi des États généraux sur l’éducation, tenus en 1998, qui ont transformé l’école en « fournisseuse de services » à des « clients » autrefois appelés élèves.

L’état lamentable des écoles publiques est une « responsabilité collective », estime Michel Stringer. Il cherche des solutions plutôt que des coupables. L’enseignant a invité ses élèves à réfléchir à l’avenir de leur école, qui fera l’objet de rénovations colossales de plus de 100 millions de dollars au cours des prochaines années.

Le Devoir a assisté à une répétition du spectacle, cette semaine. En marge de l’événement, sept élèves nous ont confié leur indignation, leurs craintes et aussi leurs rêves. Les jeunes ont repris les thèmes de l’événement : « On crève de chaleur en été et on gèle en hiver dans les locaux mal ventilés. Certaines fenêtres n’ouvrent pas. D’autres ne ferment pas. Les salles de bain sentent mauvais. On se marche sur les pieds dans les couloirs surpeuplés. Une école sans cafétéria ni bibliothèque, c’est triste. »

« C’est une école publique, donc c’est normal ! » lancent-ils en chœur durant le spectacle. Le contraste est frappant avec les deux écoles secondaires privées du quartier, Mont-Saint-Louis et Regina Assumpta, issues elles aussi du patrimoine religieux, mais qui ont été entretenues de façon impeccable.

Des rêves pour l’avenir

L’ironie de tout cela, c’est que malgré les ruines, malgré le toit qui risque de s’effondrer, malgré la chaleur et la promiscuité, Sophie-Barat est une des écoles publiques les mieux cotées de Montréal. Le programme Défi attire des enfants de tous les quartiers. Les enseignants comme Michel Stringer (et bien d’autres membres de l’équipe) contribuent à la réputation enviable de l’école.

Les élèves adorent le domaine peuplé d’arbres matures où l’établissement a pris racine, au bord de la rivière des Prairies. Ils rêvent d’un quai, d’une plage, d’enlever la clôture qui bloque l’accès à l’eau. Les jeunes craignent que les travaux de rénovation sacrifient la nature patrimoniale du bâtiment. Ils craignent que des condos envahissent le terrain. Ils craignent qu’une bretelle d’autoroute remplace la piste cyclable qui longe la rivière.

Les élèves imaginent un potager qui alimenterait la cafétéria de l’école. Une serre pour nourrir les résidents du quartier. Un toit vert. Un marché public le dimanche. Leurs enseignants les ont fait réfléchir non seulement sur l’histoire du quartier, sur l’importance de respecter le patrimoine, mais aussi sur l’agriculture durable. Sur les changements climatiques. Sur l’autonomie alimentaire, qui est revenue à l’avant-scène avec les perturbations liées à la pandémie.

Michel Stringer a déjà planifié la suite de ses aventures pédagogiques : il compte emmener ses groupes à la rencontre d’agriculteurs et de chefs cuisiniers qui mettent en valeur le terroir québécois.

Pour cela, il croise les doigts pour que sa santé soit au rendez-vous. Michel Stringer subit encore les contrecoups d’une infection à la COVID-19 contractée en mai 2020. Un an et demi plus tard, le « prof » est revenu en classe grâce à des doses massives de cortisone qui atténuent l’inflammation de ses poumons. Il a encore le souffle court. Mais ça ne l’empêche pas de voir grand pour ses élèves.

 

Une facture de 164,5 millions

Les rénovations et l’agrandissement de l’école Sophie-Barat, prévus à l’origine au coût de 100 millions de dollars, coûteront plutôt 164,5 millions, indique le Centre de services scolaire de Montréal. Un chapiteau chauffé sera érigé prochainement sur le terrain de l’école pour accueillir les élèves pendant l’heure du dîner. Le centre de services attend le permis de la Ville pour l’installation, qui devrait demeurer en place trois ans. La mise en place de classes modulaires « n’est plus envisagée pour le moment ».


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