La réconciliation avec les Autochtones par le savoir

André Lavoie
Collaboration spéciale
Des milliers de personnes ont manifesté à Montréal en appui aux victimes des pensionnats pour Autochtones, le 1er juillet dernier. Aux quatre coins du pays, des festivités pour la fête du Canada ont été annulées dans la foulée de la découverte de centaines de tombes anonymes sur les sites d’anciens pensionnats.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Des milliers de personnes ont manifesté à Montréal en appui aux victimes des pensionnats pour Autochtones, le 1er juillet dernier. Aux quatre coins du pays, des festivités pour la fête du Canada ont été annulées dans la foulée de la découverte de centaines de tombes anonymes sur les sites d’anciens pensionnats.

Ce texte fait partie du cahier spécial Enseignement supérieur

Faut-il brûler des livres pour rapprocher les peuples ? D’autres préfèrent accumuler les connaissances, favoriser les rencontres, tisser des liens, tout en demeurant humbles face à l’autre, qu’il soit allochtone ou autochtone.

C’est dans cet esprit que l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) vient de créer une nouvelle unité mixte consacrée aux études autochtones, en collaboration avec l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), déjà reconnue dans ce domaine pour son dynamisme et sa créativité. Au pavillon des Premiers Peuples sur son campus de Val-d’Or, l’unité, unique au pays, accueillera deux nouvelles chercheuses dont le parcours universitaire et les expériences professionnelles s’inscrivent en droite ligne avec ses préoccupations, soit l’éducation et la santé des autochtones.

D’horizons culturels différents, mais animées d’un même désir de contribuer à la mise en place des meilleures pratiques et des meilleurs outils pédagogiques pertinents, Nancy Wiscutie-Crépeau et Mireille De La Sablonnière-Griffin amorcent ce nouveau chapitre de leur carrière. Qu’il s’agisse des salles de classe ou des services sociaux, elles ont toutes les deux beaucoup observé la réalité des milieux où elles souhaitent faire bouger les choses.

Renouer avec sa langue

Ne pas tenir compte de la culture autochtone en formation des maîtres ? Cette découverte, Nancy Wiscutie-Crépeau s’en étonne encore en songeant à son parcours pour devenir enseignante il y a trente ans. « J’étais convaincue qu’il y avait un programme pour apprendre les langues autochtones, mais je me suis vite aperçue que la formation était très eurocentrée, au point de remettre en question mon intérêt pour l’enseignement », se souvient celle qui a poursuivi ses études jusqu’au doctorat. Et qui s’est intéressée, entre autres sujets, aux stratégies de lecture des jeunes Autochtones, considérant qu’il s’agit d’un des piliers de la réussite scolaire.

Mais ce n’est pas le seul pour cette femme, dont la mère est d’ascendance anichinabée et le père d’origine québécoise, regrettant de ne jamais avoir appris sa langue maternelle quand elle était enfant, « puisque l’on considérait que le français était la langue de la réussite sociale ». Et plutôt que de simplement déplorer cet état de fait, elle a compris « que tous les changements doivent se faire à chaque étape de la scolarisation et que les premières années sont déterminantes ».

C’est pourquoi elle travaille en étroite collaboration avec la communauté Kitcisakik pour que les élèves du premier cycle du primaire se réapproprient la langue anicinape. « Les enseignants ont une réelle ouverture pour aborder les questions autochtones, mais n’ont ni matériel ni bagage culturel, étant donné que leurs parents n’ont pas appris la langue lorsqu’ils étaient enfants. » Outils pédagogiques, immersion en nature, rétablissement des relations intergénérationnelles : ce n’est pas seulement la salle de classe, mais tout le milieu que Nancy Wiscutie-Crépeau veut réinventer et raffermir à travers ce projet de recherche.

Repenser les structures

Selon Statistique Canada, en 2016,4300 enfants autochtones âgés de 0 à4 ans vivaient en famille d’accueil dans des maisons privées. Et même s’ils représentent 7,7 % de tous les enfants de ce groupe d’âge, ils constituaient alors plus de la moitié (52,2 %) de tous les enfants en famille d’accueil dans ce groupe.

C’est un système [la protection de la jeunesse] pensé par et pour les allochtones, et imposé aux Autochtones. Les enfants des Premières Nations sont en contact beaucoup plus tôt avec ces services, et ils vont les recevoir plus longtemps.

 

Ces chiffres, Mireille De La Sablonnière-Griffin les connaît, bien au fait des travaux des commissions Viens et Laurent, conscientisée dès ses études collégiales aux questions autochtones, formée en travail social, et se sentant privilégiée d’avoir découvert au fil des années plusieurs communautés du nord du Québec. Intéressée par les enjeux liés aux services à l’enfance, cette diplômée de l’Université McGill constate les similitudes, mais surtout les différences fondamentales entre enfants autochtones et allochtones sous la Loi de la protection de la jeunesse. « C’est un système pensé par et pour les allochtones, et imposé aux Autochtones, déplore la chercheuse. Les enfants des Premières Nations sont en contact beaucoup plus tôt avec ces services, et ils vont les recevoir plus longtemps. »

Ses travaux portent sur les structures de ces services, afin d’aider les gens qui y travaillent au quotidien à prendre conscience de toutes les situations qui s’y déroulent. « Au milieu de ce feu roulant, je voudrais qu’ils puissent prioriser leurs actions, mieux soutenir les communautés, et que celles-ci fassent valoir leur autonomie. » Et au-delà des drames qui font les manchettes, ou les problèmes de compétence provinciale et fédérale, Mireille De La Sablonnière-Griffin voit déjà des lueurs d’espoir. « Plusieurs personnes travaillent très fort pour que les enfants soient placés dans leur communauté plutôt qu’à l’extérieur. Nombre d’entre elles sont mobilisées, et il faut aussi mettre la lumière sur leurs succès. » 

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