Une autre «année de fou» en éducation

Les directions des écoles publiques et privées du Québec ont dû gérer 24 488 infections d’élèves et 4038 d’employés depuis le début de l’année scolaire; 2596 écoles ont rapporté des cas de COVID depuis le 5 janvier dernier.
Photo: Frederick Florin Agence France-Presse Les directions des écoles publiques et privées du Québec ont dû gérer 24 488 infections d’élèves et 4038 d’employés depuis le début de l’année scolaire; 2596 écoles ont rapporté des cas de COVID depuis le 5 janvier dernier.

C’est le grand ménage de fin d’année dans les écoles. On vide les pupitres et les casiers. On enlève les gommes collées sous les tables. Profs et élèves s’apprêtent à se dire au revoir, la larme à l’œil. En refermant la porte de la classe, les membres du personnel pousseront aussi un soupir de soulagement.

« Tout le monde est fatigué, mais on est fiers d’avoir gardé nos écoles ouvertes en pleine pandémie. Les gens disent : “On a réussi à passer à travers ça, rien ne peut nous arrêter” », dit Kathleen Legault, présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire (AMDES).

Une autre « année de fou » s’achève en éducation. La pandémie en a fait voir de toutes les couleurs aux profs, aux élèves, aux parents et aux membres du personnel. Les directions des écoles publiques et privées du Québec ont dû gérer 24 488 infections d’élèves et 4038 d’employés depuis le début de l’année scolaire ; 2596 écoles ont rapporté des cas de COVID depuis le 5 janvier dernier.

Chaque fois, il fallait basculer en enseignement à distance, s’assurer que tous les élèves ont un ordinateur, mener les enquêtes épidémiologiques pour chercher les contacts des enfants infectés, jusque dans les autobus scolaires, remplacer le personnel mis en isolement…

La cerise sur le gâteau : une campagne de vaccination d’élèves à organiser à trois semaines de la fin des classes, suivie d’une annonce surprise du premier ministre autorisant les bals de finissants en plein mois de juillet. Comme si le personnel n’avait que ça à faire, superviser des bals de fin d’année durant les vacances d’été.

« Je n’ai pas eu vent que des écoles organisent des bals au mois de juillet », résume Carl Ouellet, président de l’Association québécoise du personnel de direction des écoles (AQPDE).

Les directeurs et directrices d’école ont été abasourdis par cette annonce faite sans aucune consultation du milieu scolaire. « On s’est dit : “Voyons donc, comment on va gérer ça ?” Un bal, ça s’organise à partir du mois d’octobre, dit Carl Ouellet. On est dans le secteur public, on doit obtenir des soumissions pour des chapiteaux, un traiteur, de la musique. Les gens seront en vacances et on se démène avec une pénurie criante de personnel. »

Les leçons de la première vague

À la même période l’an dernier, les directions d’école étaient au bord de la rébellion : le ministre Jean-François Roberge leur avait demandé d’organiser en catastrophe des camps pédagogiques pour les élèves en difficulté. Cette fois, il n’y a pas eu de crise. Quelques gros mots, et c’est tout.

L’année scolaire qui s’achève n’a pas été de tout repos, mais on ne sent plus l’exaspération et la colère de la première vague de COVID-19 dans le réseau de l’éducation. Les gens sont brûlés. Soulagés. Fiers. Résignés, parfois. Mais pas fâchés.

« Les directives du ministère étaient plus prévisibles. On a eu des difficultés, c’est certain, mais c’était beaucoup plus stable qu’en 2020 malgré les fermetures de classes dues à la pandémie », dit Nicolas Prévost, président de la Fédération québécoise des directions d’établissement scolaire (FQDE).

Dans le milieu scolaire, on constate que le ministre Roberge a tiré les leçons de la première vague : il a généralement consulté ses « partenaires » du réseau et a annoncé autant que possible à l’avance les grandes étapes de confinement et de déconfinement. Le plan pour la rentrée de l’automne — un quasi-retour à la normale, en présence et sans distanciation — a ainsi été dévoilé le mois dernier. Une mise à jour en fonction de la situation sanitaire du moment sera faite au mois d’août.

Se faire « roberger »

Pendant des mois, la grogne était quand même telle dans le milieu de l’éducation que le ministre Roberge semblait être assis sur un siège éjectable. Le Parti libéral a réclamé sa démission. Une nouvelle expression a même circulé dans le réseau : se faire « roberger », qui revient à s’en faire passer une petite vite.

Les déboires du ministre au sujet de la validité des tests de qualité de l’air dans les écoles ont semé le doute dans l’opinion publique. M. Roberge a déclaré que la Santé publique avait « validé » les tests de qualité de l’air. Il a dû rectifier le tir lorsque Radio-Canada a révélé les demandes du ministère de l’Éducation de faire déclarer par la Santé publique que le protocole de test « semble conforme » — ce qui a provoqué la colère du Dr Richard Massé, conseiller du directeur national de santé publique.

Depuis, le ministre a précisé que les tests avaient été établis en « collaboration » avec les scientifiques de l’État. Ceux-ci ont été « consultés », sans toutefois valider le processus.

Cet épisode a « brisé la confiance » envers les tests, déplore le mouvement Je protège mon école publique (JPMEP).L’organisme réclame que la Santé publique soit associée dès maintenant à la mise en place du nouveau protocole visant le monitorage informatique en continu de la qualité de l’air dans les classes, annoncé par Québec.

Les interminables négociations sur les conditions de travail des enseignants ont aussi pesé lourd sur le quotidien des troupes, épuisées par la pandémie et par la pénurie de personnel. Les ententes récentes qui ont accordé un rattrapage salarial avec le reste du Canada ont remonté le moral des profs, mais les autres catégories de personnel toujours sans entente avec Québec piaffent d’impatience.

Si l’avenir à court terme de Jean-François Roberge à l’Éducation semble assuré, la ministre responsable du Conseil du trésor, Sonia LeBel, a marqué des points auprès du personnel scolaire en concluant les ententes avec les profs. Des membres influents du réseau la considèrent comme une des rares élues caquistes, en plus de M. Roberge, ayant l’étoffe pour occuper le poste casse-cou de ministre de l’Éducation.

Des défis pour l’an prochain

Le ministère vient d’aller chercher du renfort en nommant deux nouveaux sous-ministres adjoints et un sous-ministre associé. Stéphanie Vachon, qui était secrétaire générale du ministère de l’Éducation depuis 2012, Marc Sirois, qui a fait carrière aux Finances, et Jean-François Parent, ancien président de l’Association québécoise des cadres scolaires, sont entrés en poste au début du mois de juin.

L’arrivée de ces gestionnaires expérimentés est accueillie de façon variable : difficile de s’opposer à davantage d’expertise en haut lieu, mais les aléas de la pandémie ont mis à mal les relations entre le ministère et les centres de services. « Ça commence à faire beaucoup de monde qui va nous demander des comptes, s’inquiète une source. Le ministère de l’Éducation est déjà une énorme machine. On ne veut pas que ça devienne une tour de Babel. »

Nos sources souhaitent que ces renforts à l’Éducation donnent un coup de barre dans les relations avec le Centre de services scolaire de Montréal, mis sous tutelle cette semaine par le ministre Roberge. Les huit membres démissionnaires (sur quinze) du conseil d’administration n’ont toujours pas été remplacés. Les numéros 1 et 2 de la machine administrative du plus grand centre de services du Québec ont aussi démissionné au cours des dernières semaines.

La prochaine année scolaire s’annonce pourtant mouvementée malgré les espoirs d’un retour à la normale. La pénurie de personnel soulève déjà la crainte de classes sans titulaire pour la rentrée d’automne. Un nombre important de parents demandent aussi aux centres de services de continuer l’enseignement à distance pour leurs enfants malgré la rentrée prévue en présence.

Les directions d’école invitent le ministère de l’Éducation à rester ferme sur l’obligation du retour en classe, tant pour des raisons de pédagogie que d’organisation du travail : « Il faut résister à la création d’un réseau parallèle. L’enseignement virtuel doit rester une solution de dernier recours. L’école, c’est en classe que ça se passe. »

 

À voir en vidéo