Quand un cégep se «décolonise»

Gilbert Niquay, un diplômé en intervention psychosociale d’origine atikamekw- nehirowisiw, occupe le poste de facilitateur à la vie étudiante autochtone au collège Ahunstic. L’enseignante en anthropologie Julie Gauthier participe quant à elle aux travaux sur la décolonisation et l’autochtonisation du cégep.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Gilbert Niquay, un diplômé en intervention psychosociale d’origine atikamekw- nehirowisiw, occupe le poste de facilitateur à la vie étudiante autochtone au collège Ahunstic. L’enseignante en anthropologie Julie Gauthier participe quant à elle aux travaux sur la décolonisation et l’autochtonisation du cégep.

Une équipe sportive qui s’appelait les « Indiens », représentée par un Autochtone coiffé de plumes : l’image du collège Ahuntsic, au nord de Montréal, créait un malaise grandissant. En voyant ce symbole d’une autre époque sur l’autobus qui transportait les athlètes du collège partout au Québec, la directrice Nathalie Vallée a décidé de « prendre les choses en main » et de changer l’identité des équipes du cégep.

« Les chandails à l’effigie de cette tête d’Indien circulaient aussi beaucoup dans le collège. Je me disais : “Il ne faut pas faire les choses de façon brutale, mais il faut s’activer, c’est assez. Il faut qu’on passe à autre chose” », raconte Nathalie Vallée.

C’était il y a trois ans. Depuis, la directrice générale a lancé un vaste processus de « décolonisation » et « d’autochtonisation » du collège Ahuntsic. Les 14 équipes sportives du cégep s’appellent désormais les Aigles. Le nouveau logo, dessiné par un graphiste d’origine autochtone, a été dévoilé en février dernier.

Cette nouvelle image fait partie d’une vaste réflexion visant à inclure une perspective autochtone dans l’enseignement et les autres activités du collège. Le but : reconnaître l’existence des Premiers Peuples. Prendre acte de cette réalité balayée sous le tapis depuis des siècles. Et remettre en cause les façons de faire héritées du colonialisme, en enseignement comme ailleurs.

Ce cégep montréalais n’est pas le seul à s’ajuster aux réalités des Premières Nations. Les traumatismes autochtones mis au jour dans la dernière décennie — horreur des pensionnats, femmes et filles disparues ou assassinées, racisme dans les soins de santé et de services sociaux — ont marqué un réveil de l’identité autochtone qui fait des vagues jusque dans les collèges et les universités québécois.

« On est vraiment dans la remise en question douce du système colonial », résume Julie Gauthier, enseignante en anthropologie au collège Ahuntsic. Cette spécialiste des Premières Nations travaille sur la décolonisation et l’autochtonisation du cégep avec l’appui de sa direction et d’une série de partenaires autochtones.

Le Devoir l’a jointe avant son départ pour un séjour de 10 jours avec une douzaine d’étudiants dans la communauté atikamekw d’Obedjiwan, au nord du réservoir Gouin. Julie Gauthier emmène ses étudiants chaque année depuis 15 ans sur ce territoire situé à 700 kilomètres de Montréal. Ils passent la moitié du temps dans le village et l’autre moitié dans le bois.

La découverte de l’autre

C’est un peu ça, la décolonisation et l’autochtonisation : la découverte de l’autre. « Pour moi, l’autochtonisation c’est de faire une très grande place aux voix des Premiers Peuples, pour que ces voix-là s’expriment », avance Julie Gauthier.

La bienveillance envers les minorités et les gens issus de la diversité s’inscrit aussi dans le mouvement de décolonisation, selon elle. Tout comme le partage : le collège Ahuntsic, considéré comme un précurseur en autochtonisation, a créé une plateforme pour rendre accessible à qui le veut ses meilleures idées sur ce thème.

Réfléchir, donc. Écouter. Ne rien imposer. Prendre son temps. « Ça prend du temps tout ça, explique Nathalie Vallée. Pour une directrice de cégep, c’est particulier de ne pas avoir d’échéancier. Mais c’est très colonial que de déterminer des échéanciers et de s’y tenir à tout prix ! »

Le mois dernier, l’enseignante Julie Gauthier a organisé un colloque virtuel sur l’autochtonisation de l’enseignement supérieur. Un sujet chaud : 350 personnes y ont participé. Des représentantes de l’organisme Mikana, cofondé par les militantes Widia Larivière et Mélanie Lumsden, ont expliqué comment décoloniser les plans de cours. L’autrice Emmanuelle Dufour et la directrice de l’Institut Kiuna, l’Abénakise Prudence Hannis, sont venues parler de la BD C’est le Québec qui est né dans mon pays ! comme outil pédagogique. Et ainsi de suite.

Prévenir le choc

C’est aussi ça, la décolonisation. Des rencontres. Et une main tendue : le collège Ahuntsic a embauché en 2019 un facilitateur à la vie étudiante autochtone. Gilbert Niquay, diplômé en intervention psychosociale d’origine atikamekw-nehirowisiw, occupe ce poste créé sur mesure pour aider les élèves d’origine autochtone.

« Il y en a qui sont déboussolés quand ils arrivent ici. Ma mission est de les accueillir et de les aider à s’intégrer dans le collège », explique-t-il. Le cégep a créé un lieu de rendez-vous pour la quarantaine d’élèves autochtones de l’établissement — sur plus de 9000 étudiants.

Gilbert Niquay se souvient du choc qu’il a ressenti en arrivant à Montréal pour ses études collégiales, il y a une dizaine d’années. Originaire de la communauté de Manawan — où vivait aussi la mère de famille Joyce Echaquan, décédée dans des circonstances tragiques à l’hôpital de Joliette —, à moins de 300 kilomètres de Montréal, il se sentait pourtant comme un immigrant en débarquant dans la métropole.

Il y en a qui sont déboussolés quand ils arrivent ici. Ma mission est de les accueillir et de les aider à s’intégrer dans le collège.

 

Il maîtrisait mal le français, mais n’avait pas accès aux cours de francisation, réservés aux nouveaux arrivants. « J’étais laissé à moi-même, dit-il. J’ai demandé de l’aide, et souvent je me suis fait virer de bord. J’ai abandonné mon cégep à un moment donné pour me retirer dans ma communauté. Je ne savais plus quoi faire. »

Saveur autochtone

Les cégeps et les universités s’autochtonisent à des degrés divers et à leur rythme. L’Université Concordia a entrepris ce virage il y a trois décennies avec la création d’un Centre de services aux Autochtones. L’établissement anglophone de Montréal a d’ailleurs mis à jour mercredi son plan d’action sur les directions autochtones, créé en 2019 dans la foulée de la Commission de vérité et réconciliation.

« Il ne suffit pas d’ajouter une petite saveur autochtone pour pouvoir dire mission accomplie », explique Manon Tremblay, responsable des directions autochtones à Concordia.

Les Autochtones « doivent se sentir en sécurité sur le campus ». L’Université cherche à encourager les angles autochtones dans l’enseignement et la recherche, en ajustant les critères de financement. Des bourses d’études destinées aux Autochtones ont été créées.

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