Un système d’éducation complètement «autochtonisé»

Des élèves jouent du tambour devant l’école secondaire de Chilliwack, dans la vallée du Fraser, à l’est de Vancouver
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des élèves jouent du tambour devant l’école secondaire de Chilliwack, dans la vallée du Fraser, à l’est de Vancouver

C’est parfois une pochette cousue dans une écharpe de collation des grades ou un cours donné dans la forêt : à partir de 2015, la Colombie-Britannique a commencé à « autochtoniser » son système d’éducation. Aujourd’hui, tous les enseignants de la province, dans toutes les matières scolaires, doivent tenir compte des Premiers Peuples dans leur enseignement.

« En menuiserie, en sciences, en mathématiques : dans tous les cours et à tous les niveaux scolaires », les enseignants ont dû adapter leur manière de travailler, explique Rick Joe. À partir de la 5e année du primaire, les élèves britanno-colombiens commencent à être sensibilisés à l’histoire des pensionnats — il y en a eu 18 dans la province.

M. Joe, un enseignant de l’école secondaire de Chilliwack, dans la vallée du Fraser à l’est de Vancouver, est installé dans une classe avec son t-shirt orange. Il porte cette couleur à la mémoire des survivants des pensionnats, depuis qu’il a appris que les restes de 215 enfants ont été retrouvés sur le site de l’ancien pensionnat de Kamloops. Sa femme, Peggy Janicki, est assise à un pupitre près de lui. Elle est directrice des relations autochtones au syndicat de Mission, à l’est de Chilliwack et membre, à titre personnel, de la Fédération des enseignants de la Colombie-Britannique (BCTF).

Lui est membre de la nation lil’wat et elle, de la nation dakelh. Ensemble, ils représentent 2 des 198 communautés autochtones de la Colombie-Britannique. Peu à peu, ils installent des repères pour les élèves et les enseignants.

Une pochette secrète

L’une de ces références est inscrite sur un autocollant blanc que Mme Janicki sort de sa pile de documents. Il est en forme de mi’emhoelh, un mot en halq’emeylen — la langue des Stó : lō, qui habitent la vallée du Fraser — qui signifie « pochette qui est remplie ». À leur remise de diplômes, tous les élèves de Chilliwack de même que tous ceux du district de Mission en reçoivent un. Tous les étudiants autochtones de l’Université de la vallée du Fraser aussi.

L’histoire de cette pochette secrète est celle de la mère de Peggy Janicki, Mary O’Connal. À quatre ans, elle a été envoyée au pensionnat de Lejac, à 900 kilomètres au nord de Vancouver. « Les conditions de vie étaient terribles, proches de la famine », raconte sa fille. « Quand elles apprenaient à coudre, les filles se faisaient une pochette secrète dans leur jupon, pour y cacher la nourriture qu’elles volaient », ajoute-t-elle.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des photographies de Mary O’Connal, qui a connu des conditions «terribles, proches de la famine», au pensionnat de Lejac

Une autre élève tenait une cuillère de beurre d’arachide dans le creux de sa main, qu’elle léchait pendant la journée, lit-on aussi sur le petit fanion orange que l’école de Chilliwack distribue à ses élèves. « Pour moi, cette histoire représente la prise de pouvoir des Autochtones. Nous étions confinés à ces endroits, mais nous avions quand même notre débrouillardise et notre force », souligne Mme Janicki.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Peggy Janicki raconte qu’à l’époque où elle était au secondaire, elle n’a «rien, rien, rien appris» au sujet des Autochtones.

Petits et grands changements

Son mari, Rick, sorti de la classe pour aller frapper sur son tambour devant l’école avec des élèves, revient s’installer derrière un pupitre. Le son étouffé des battements et des chants se faufile dans la classe. Depuis deux semaines, « Mister Rick Joe », comme l’appellent les jeunes, observe de grands et de petits changements.

« C’est la première fois qu’ils le font sans moi », dit-il à propos du petit groupe qui continue de battre la mesure. « L’an dernier, si je leur avais dit “on va chanter”, ils se seraient enfuis après une seule chanson. Le fait qu’ils soient restés là, ça veut dire beaucoup. »

Dans les jours qui ont suivi la découverte à Kamloops, M. Joe a présenté une motion à la BCTF afin que tous les enseignants de la province portent de l’orange pendant une semaine et que toutes les écoles mettent leurs drapeaux en berne. « La motion a passé avec 98 % d’appuis », souligne-t-il. Rick Joe est le seul enseignant autochtone de son école. Il est un survivant des « écoles de jour », elles aussi destinées aux Autochtones et gérées par des congrégations religieuses, en parallèle des pensionnats. À l’école secondaire où il travaille, 300 des 1500 élèves sont autochtones.

Peggy Janicki a obtenu son diplôme du secondaire à Chilliwack et elle raconte qu’à son époque, elle n’avait « rien, rien, rien appris » au sujet des Autochtones. Depuis, la Colombie-Britannique a rendu obligatoire un cours de 45 heures sur les perspectives autochtones pour tous les futurs enseignants. La province bonifie aussi le financement accordé aux élèves autochtones, afin de favoriser leur réussite scolaire, notamment.

Bientôt au Québec ?

D’un point de vue québécois, la différence est frappante, constate Joannie Gill, une Innue de Mashteuiatsh installée à Surrey, en banlieue de Vancouver, depuis trois ans. « Quand je suis arrivée en Colombie-Britannique, j’ai été très, très emballée, tellement que j’ai créé mon entreprise dans le but ultime d’intégrer, comme ça se fait ici, les perspectives autochtones dans les contenus [pédagogiques] au Québec », lance-t-elle.

La directrice et fondatrice d’UTAPI consultants, qui vise entre autres à aider des organisations à « inclure les perspectives et visions autochtones », se rappelle la première présentation sur les Autochtones qu’elle a faite ici. « J’ai parlé pendant deux heures des trois grandes familles [iroquoïenne, algonquienne et inuite], de notre histoire coloniale, des pensionnats, et je me suis rendu compte que les jeunes savaient déjà tout ça », se rappelle-t-elle.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir D’un point de vue québécois, la différence est frappante, constate Joannie Gill, une Innue de Mashteuiatsh installée à Surrey, en banlieue de Vancouver, depuis trois ans. 

Dans la classe de maternelle de sa plus grande fille, les enfants chantent « Bonne fête » dans plusieurs langues, dont l’innu-aimun. Ailleurs, on « inclut les légendes pour apprendre des choses, [on invite] les aînés dans les classes pour parler de différents sujets, même en sciences », observe-t-elle.

Au Québec, où elle compte rentrer en juillet, Mme Gill espère instaurer des pratiques semblables. « Chacun peut le faire à son échelle, croit-elle. Avant d’attendre que les gouvernements embarquent, je pense que les directions d’école et les commissions scolaires peuvent prendre les devants et donner des outils aux enseignants. »

À son avis, il s’agit de l’un des meilleurs outils pour lutter contre le racisme. « On enseigne aux jeunes que les perspectives autochtones et les connaissances des Premiers Peuples sont aussi valables que les connaissances des colonisateurs. On doit juste mêler tout ça pour créer des connaissances communes qui se valorisent l’une l’autre. Il n’y a pas de sous-culture », affirme-t-elle.

 

Pourquoi la couleur orange?

Sur les monuments commémoratifs, les t-shirts, dans les fenêtres des personnes endeuillées, la couleur orange est partout. Mais que signifie-t-elle ? En fait, elle fait référence à l’histoire de Phyllis Webstad, une survivante du pensionnat St. Joseph’s Mission, à William Lake en Colombie-Britannique. Sur le site Web de l’« Orange T-Shirt Day », Mme Webstad raconte que sa grand-mère lui avait permis de s’acheter un chandail — orange et brillant — avant son entrée au pensionnat, à l’âge de six ans. « Quand je suis arrivée à Mission, ils m’ont dépouillée et ont emporté mes vêtements », écrit-elle. Son t-shirt, elle ne l’a jamais revu. « La couleur orange m’a toujours rappelé que mes sentiments n’ont pas d’importance, que personne ne se soucie de moi et que je ne vaux rien. Nous tous, petits enfants, pleurions et personne ne s’en souciait », ajoute-t-elle. Depuis, la couleur orange est devenue signe de ralliement, de soutien et d’espoir. Elle sera aussi, dorénavant, associée à la Journée nationale pour la vérité et la réconciliation, qui sera soulignée chaque année le 30 septembre.

Une version précédente du texte utilisait le mot « nations » au lieu de « communautés » au quatrième paragraphe.