Les lacunes des cégépiens en français soulèvent l’inquiétude des enseignants

Éléonore Bernier-Hamel a été estomaquée en corrigeant la dissertation finale de ses étudiants en littérature québécoise cette semaine. En dix ans d’enseignement au collégial, elle n’avait jamais vu des lacunes aussi flagrantes en français. Plus de la moitié de ses élèves ont échoué. La moyenne du groupe a été de 65 %. Elle avait pourtant abaissé ses exigences à cause des difficultés de l’enseignement à distance.

« Mon Dieu, ce n’était pas facile, cette session. Plusieurs élèves n’avaient pas les compétences de base en littératie. Ils avaient d’énormes difficultés à comprendre un texte simple. J’ai l’impression que plusieurs d’entre eux sont passés à travers les mailles du filet », raconte l’enseignante de littérature au cégep régional de Lanaudière à Terrebonne, dans la couronne nord de Montréal.

Elle n’est pas la seule à remarquer une baisse des aptitudes des cégépiens à s’exprimer et à comprendre les œuvres littéraires. Huit enseignantes établies dans six régions du Québec ont confié au Devoir avoir constaté que leurs élèves ont de sérieuses lacunes en français. L’enseignement presque entièrement à distance depuis le mois de mars 2020 a porté un dur coup à la motivation des étudiants. À leur capacité de concentration. À leur réussite, aussi.

Les résultats officiels de la session qui s’achève seront compilés dans les prochaines semaines. Mais les enseignantes consultées s’inquiètent déjà des difficultés sans précédent de leurs élèves en français. Elles estiment que le problème est plus profond que les seuls défis liés à la pandémie.

« Je me questionne sur le contenu des cours au secondaire, dit Éléonore Bernier-Hamel. Je m’interroge sur le programme, pas sur les profs. Les élèves arrivent avec une série de lacunes qu’on doit essayer de rattraper au collégial. J’ai l’impression qu’on diplôme des analphabètes fonctionnels au secondaire. Il y en a plein au cégep. »

La prof de littérature estime que plusieurs de ses étudiants seraient incapables d’aider des enfants de sixième année du primaire à faire leurs devoirs. Bien sûr, une bonne partie de ses élèves réussissent très bien, mais elle est étonnée par le niveau général de « médiocrité » de certains groupes.

À cause des perturbations liées à la pandémie, Éléonore Bernier-Hamel a fait lire trois ouvrages relativement simples à ses élèves, plutôt que quatre, comme en temps normal : La Scouine d’Albert Laberge, La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette et L’homme rapaillé de Gaston Miron.

Résultat : pénible. Grandes difficultés à lire, à comprendre et à produire un discours critique sur ces œuvres. Manque de culture. Plusieurs cégépiens connaissent mal la Grande Noirceur, la Révolution tranquille, Duplessis.

Tricherie et plagiat

Annie Rousseau, enseignante de littérature au collège de Rosemont, constate les mêmes lacunes chez ses élèves. La moitié d’un de ses groupes aurait échoué cette session si elle l’avait évaluée avec les mêmes critères qu’en temps normal. Le tiers n’a finalement pas eu la note de passage, parce qu’elle a adapté l’évaluation au contexte de l’enseignement à distance.

Pour elle, la pandémie a réellement perturbé l’enseignement. Les résultats des élèves sont tellement mauvais qu’elle a douté d’elle-même en tant que prof. Elle estime aussi que la tricherie et le plagiat n’ont jamais été aussi répandus que depuis l’implantation de l’enseignement virtuel.

« Le concept de fraude et de plagiat est extrêmement flou dans les circonstances actuelles. Les élèves se font aider de toutes sortes de façons, même par leurs parents. Ils communiquent entre eux pendant les évaluations. Mais ils sont convaincus qu’ils ont le droit d’avoir de l’aide », raconte Annie Rousseau.

Les élèves ne sont pas tous égaux devant la pandémie. L’enseignante devine que certains d’entre eux n’ont pas d’ordinateur, ou le partagent avec d’autres membres de leur famille. Plusieurs n’ont pas de lieu tranquille pour suivre leurs cours en ligne.

Catherine Guénette, prof de littérature au collège de Maisonneuve, soupçonne elle aussi qu’une partie de ses élèves font leurs travaux sur leur téléphone. Elle voit souvent des phrases illisibles dans des questionnaires qu’elle organise sur la plateforme Forms — signe possible que les étudiants écrivent sur un miniclavier de téléphone et sans véritable logiciel de correction.

« Je note davantage de graves problèmes en compréhension en lecture et surtout en écriture : des phrases sans sens, des textes sans ponctuation, des erreurs de vocabulaire de base », remarque elle aussi Chantale Girard, enseignante de littérature au cégep de Chicoutimi.

Manque de maturité

« L’enseignement à distance remet la responsabilité de la réussite dans les mains des étudiants, et c’est une erreur de croire que les cégépiens ont la maturité nécessaire pour se prendre en charge par eux-mêmes », ajoute-t-elle. Tous les profs le disent : en classe, ils vont au-devant des jeunes plus timides ou en difficulté. Ce qui est à peu près impossible à accomplir devant un écran d’ordinateur, surtout quand la vaste majorité des étudiants gardent leur caméra fermée.

La pandémie a mis en relief une possible faille du système scolaire, affirme de son côté Elisabeth Rousseau, enseignante en littérature au collège André-Grasset : les étudiants dits « ordinaires » qui ont généralement réussi à l’école, mais qui arrivent désorganisés au cégep. « Les plus problématiques ne sont pas les élèves en difficulté, qui ont des besoins particuliers, dit-elle. Ce sont plutôt ceux qui croient comprendre, qui ont toujours eu 80 %, mais qui ne savent pas lire correctement. On dirait que ces étudiants-là ne veulent pas apprendre. »

Elle croit que le programme pédagogique en lecture rate la cible dès le niveau primaire. « Les devoirs [au primaire], c’est n’importe quoi. Les enfants lisent avec des œillères pour trouver les réponses aux questions, mais ils n’apprennent pas à décoder le sens du texte. C’est extrêmement préoccupant », dit Elisabeth Rousseau.

« Ce n’est pas la catastrophe »

La pandémie a accéléré la baisse du niveau de français des élèves, mais le déclin a commencé bien avant, estime Sophie Milcent, enseignante de littérature au collège Mérici, un établissement privé de Québec. La prof, qui enseigne depuis 20 ans, constate depuis plusieurs années un manque de vocabulaire et de culture générale des jeunes.

« J’ai réduit de beaucoup la matière enseignée ainsi que mes attentes », dit-elle. Sophie Milcent a retiré Baudelaire de ses plans de cours. Trop compliqué pour les élèves, qui manquent de connaissances en histoire et en culture religieuse pour comprendre le contexte. Blaise Cendrars y figure toujours, mais donne des maux de tête aux jeunes.

L’enseignante reste optimiste malgré les hauts et les bas du système scolaire. « Ce n’est pas la catastrophe », relativise-t-elle. « Je ne crois pas que tout se déglingue, ajoute Elisabeth Rousseau. Oui, on remarque de grandes difficultés, mais en général, nos étudiants s’en sortent correctement. »

Le défi est d’intéresser les jeunes à l’importance de maîtriser le français, souligne Rosalie Grenier, enseignante au cégep de Thetford. « Ils demandent à quoi ça sert, le français. Je leur dis que ça peut servir à obtenir une promotion au travail ou même à rencontrer quelqu’un : si tu fais 16 fautes en trois phrases sur Tinder, tu vas peut-être donner une première impression négative. »

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