Pas de permis d’études en vue pour des milliers d’étudiants indiens

En novembre dernier, la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, avait lancé une enquête sur dix collèges privés non subventionnés. Québec avait indiqué avoir des doutes sur la qualité de l’enseignement au sein de ces établissements et s’inquiétait de certaines pratiques jugées douteuses sur le recrutement international, notamment en Inde.
Photo: Michael Monnier Archives Le Devoir En novembre dernier, la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, avait lancé une enquête sur dix collèges privés non subventionnés. Québec avait indiqué avoir des doutes sur la qualité de l’enseignement au sein de ces établissements et s’inquiétait de certaines pratiques jugées douteuses sur le recrutement international, notamment en Inde.

Des milliers d’étudiants indiens qui attendent depuis des mois leur permis d’études pour venir dans des collèges du Québec devront prendre leur mal en patience : le gouvernement fédéral, qui admet avoir suspendu le processus pour les étudiants de dix collèges privés sur lesquels enquête Québec, ne sait toujours pas à quel moment le traitement de leurs visas de visiteur pour étudiant va reprendre.

« Nous continuons de recevoir les demandes et nous continuerons de les regarder, mais, en même temps, pour les écoles où le Québec avait soulevé des inquiétudes, on a fait des vérifications », a dit le ministre de l’Immigration, Marco Mendicino, en entrevue au Devoir. Les étudiants étrangers inscrits dans les collèges faisant l’objet d’une enquête, dont certains attendent depuis plus d’un an, peuvent-ils espérer recevoir bientôt leur permis d’études ? « Non, on ne le sait pas exactement aujourd’hui », a répondu le ministre.

Un récent message d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) sur Twitter avait pourtant insufflé un peu d’espoir aux collèges visés par l’enquête et à leurs nombreux étudiants étrangers. IRCC s’était engagé à traiter d’ici le 6 août les demandes de permis d’études complètes et déposées avant le 15 mai. Or, les demandes qui ont besoin de « vérifications supplémentaires » ne font pas partie du lot, y compris les demandes des étudiants des dix collèges, selon ce que laisse entendre le cabinet du ministre Mendicino.

« C’est très confus », déplore Maninder Singh, un étudiant inscrit au collège CDI. Le jeune homme originaire de l’Inde a déposé sa demande de permis d’études en août 2020. Un mois plus tard, il a reçu une « approbation de principe », qui lui permettait de commencer ses cours en ligne pour lesquels il dit avoir déjà payé 14 000 $. Il a peine à croire qu’il recevra des nouvelles de sa demande d’ici le 6 août.

Une enquête non terminée

En novembre dernier, la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, avait lancé une enquête sur dix collèges privés non subventionnés qui dépendent de cette clientèle d’étudiants étrangers prêts à payer jusqu’à 25 000 $ pour leur formation. Le gouvernement du Québec avait indiqué avoir des doutes sur la qualité de l’enseignement au sein de ces établissements et s’inquiétait de certaines pratiques jugées douteuses sur le recrutement international, notamment en Inde. Un rapport promis au printemps n’a toujours pas été rendu public.

À la suite des révélations de médias, dont Le Devoir, sur les pratiques douteuses de certains collèges, le gouvernement Legault avait adopté un décret le 31 décembre 2020 pour suspendre temporairement la délivrance des certificats d’acceptation du Québec (CAQ), mais l’avait presque aussitôt annulé à la suite d’une décision de la Cour supérieure.

Or, le déclenchement de cette enquête a visiblement inquiété IRCC, qui a décidé de son propre chef de ralentir le traitement des dossiers de ces étudiants. « Je sais qu’il y a des inquiétudes du gouvernement du Québec sur quelques écoles et je me suis tenu au courant sur cette question. C’est une partie de notre processus à l’échelle du gouvernement fédéral de protéger l’intégrité du programme, en faisant des vérifications de routine », a reconnu le ministre Mendicino. « Je suis très sensible à leur situation et je sais que ça présente des défis. En même temps, il faut protéger l’intégrité du programme. »

Au cabinet de la ministre de l’Immigration du Québec, Nadine Girault, on affirme que les CAQ ont continué à être délivrés et qu’aucune directive n’a été donnée à IRCC pour qu’il cesse de traiter les demandes de permis d’études des étudiants indiens. « Le gouvernement fédéral doit prendre ses responsabilités, analyser les demandes de ces étudiants et leur fournir des réponses quant à l’avancement des dossiers », a réitéré Flore Bouchon, attachée de presse de la ministre.

Étudiants et collèges en colère

Inscrite au Collège Canada pour devenir éducatrice à l’enfance, Gurjant Singh a déposé sa demande de permis d’études en mars 2020, soit bien avant que le ministère de l’Enseignement supérieur lance son enquête sur le réseau de collèges. Elle a même obtenu son « approbation de principe » au mois de septembre, toujours avant que son collège ne soit visé par une enquête. Elle dit ne pas comprendre pourquoi elle attend depuis si longtemps, alors que d’autres étudiants inscrits dans des collèges ailleurs au Canada n’ont aucun mal à obtenir un visa de visiteur pour étudiant.

« Mon avenir est gâché », déplore-t-elle. Son choix de venir étudier dans un collège du Québec est pour elle « la pire décision de [sa] vie ». Il y a un mois, elle s’est jointe à un grand rassemblement devant le Haut-Commissariat du Canada en Inde, à Chandigarh, pour protester contre la lenteur du traitement. Depuis, elle fait partie des nombreux étudiants indiens qui assaillent de questions leurs collèges et les gouvernements.

Pour les collèges privés au cœur de l’enquête, seuls les gouvernements Legault et Trudeau sont à blâmer. « C’est hallucinant ce qui se passe. Ça fait 25 ans qu’on est en affaires et on n’a jamais eu de blâme du ministère de l’Enseignement supérieur. Une partie importante de nos activités est pourtant paralysée depuis qu’on a été nommés dans une liste de collèges qui font l’objet de vérifications », dit en soupirant Henriette Morin, propriétaire de l’Institut supérieur d’informatique (ISI) de Montréal.

Elle fait pression sur Québec pour qu’il dévoile au plus vite son enquête, et sur Ottawa pour qu’il débloque le traitement des permis d’études. Environ 110 étudiants indiens attendent un visa pour venir étudier à l’ISI. « Il y a quelque chose de pas clair qui se passe entre Québec et Ottawa, et ce sont les étudiants qui en font les frais. »

Cyrus Shani, du Collège Canada, établi à Montréal, a tout de même espoir que les dossiers de ses étudiants feront partie de ceux qui seront traités d’ici au 6 août. « Mais les dommages causés à notre école […] et à notre système d’éducation sont déjà faits », croit-il. Il dit avoir eu 400 demandes de remboursement d’étudiants indiens en date de la semaine dernière.

Le collège Matrix, dont l’ex-président Naveen Kolan a fait l’objet d’accusation de fraude en lien avec son entreprise de recrutement, est aussi préoccupé par les retards de traitement des visas des étudiants étrangers. « Leur situation […] est un véritable drame humain, indique Roland Auger, directeur de cet établissement montréalais. Ces jeunes femmes et ces jeunes hommes ont répondu aux critères du Québec, aux conditions d’admission à leur formation et ont commencé cette dernière, pour certains, depuis septembre 2020 sans avoir aucune nouvelle concernant la délivrance de leur visa d’études. »

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