La COVID-19 a creusé un trou de 100 millions dans les budgets des universités

La baisse du nombre d’étudiants étrangers due à la fermeture des frontières et la hausse des coûts liés à la pandémie ont fait mal aux universités.
Photo: Alice Chiche Le Devoir La baisse du nombre d’étudiants étrangers due à la fermeture des frontières et la hausse des coûts liés à la pandémie ont fait mal aux universités.

La pandémie a créé l’an dernier un trou estimé à 100,7 millions de dollars dans les finances des universités québécoises. L’Université du Québec à Montréal (UQAM) anticipe même une autre année dans le rouge et s’apprête à lancer un brassage d’idées — y compris sur de possibles économies — dans l’espoir de retrouver l’équilibre budgétaire, a appris Le Devoir.

La baisse du nombre d’étudiants étrangers due à la fermeture des frontières et la hausse des coûts liés à la pandémie ont fait mal aux universités. Les 18 établissements du Québec prévoient un déficit de 100,7 millions pour l’année 2020-2021, qui s’est achevée au mois d’avril — une exception autorisée par Québec uniquement si les déficits sont liés aux coûts de la pandémie.

La moitié des universités anticipent un budget dans le rouge pour 2020-2021 à cause de la pandémie, quatre d’entre elles prévoient l’équilibre budgétaire et cinq établissements anticipent de légers surplus. Ces chiffres, qui sont des estimations appelées à changer, ont été dévoilés lors de l’étude des crédits du ministère de l’Enseignement supérieur, il y a deux semaines.

Pour l’année 2021-2022 en cours, l’incertitude règne malgré des signes encourageants, estime Pierre Cossette, président du Bureau de coopération interuniversitaire (BCI), qui regroupe l’ensemble des universités québécoises. « La vaccination, pour nous, c’est vraiment très prometteur. Si tout le monde a reçu une ou deux doses à l’automne, on espère qu’il n’y aura plus de distanciation sur les campus », dit le président du BCI, qui est aussi recteur de l’Université de Sherbrooke.

Après une année difficile due à la fermeture des frontières, les inscriptions d’étudiants étrangers s’annoncent en forte hausse pour l’automne prochain, souligne Pierre Cossette. Il dit souhaiter qu’Ottawa règle au plus vite les délais de traitement des demandes d’étudiants internationaux et que la Santé publique autorise une ouverture complète des campus, si la crise sanitaire reste maîtrisée.

Défi budgétaire à l’UQAM

Il rappelle que les investissements en enseignement supérieur annoncés dans le budget du mois de mars aideront sans doute les universités à équilibrer leurs livres comptables. L’effet de ces investissements reste à voir, parce que des discussions sont en cours entre le gouvernement Legault et les établissements au sujet de la mise en place des règles budgétaires de 2021-2022.

« À la lumière des hypothèses connues à ce jour », l’UQAM prévoit un déficit de 15,7 millions pour l’année 2021-2022, indique Sylvia Thompson, vice-rectrice à l’administration et aux finances de l’UQAM, dans un message envoyé mercredi au personnel et aux étudiants de l’établissement.

La faible augmentation de l’effectif étudiant — voire une baisse de 12 % du nombre d’étudiants « équivalents en temps complet » depuis 2014-2015 — et la hausse des frais d’exploitation expliquent ce manque à gagner, selon la vice-rectrice.

L’établissement s’apprête à lancer des consultations visant à créer un « Plan de vitalité financière » guidé par les principes suivants, explique la porte-parole Jenny Desrochers : « Diversification et hausse des revenus [puis] économies liées à l’amélioration du processus et au partage des ressources. »

Non à l’austérité

Samuel Poitras, président de l’Union étudiante du Québec (UEQ), s’inquiète de l’incertitude financière qui plane sur l’enseignement supérieur. « C’est très préoccupant. On a vu dans le passé que ça peut entraîner des coupes budgétaires », dit-il.

L’austérité des premières années du gouvernement libéral de Philippe Couillard, en 2014-2015, a laissé des traces, rappelle le leader étudiant. « Notre priorité est de conserver les services aux étudiants, notamment en santé mentale », ajoute-t-il.

Le cabinet de la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, rappelle que l’austérité n’est pas du tout dans les plans du gouvernement, bien au contraire : le budget des universités a augmenté cette année de 6,5 %, souligne Valérie Chamula, directrice des communications de la ministre McCann.

Québec a versé en 2019-2020 une somme de 45,1 millions pour la hausse des coûts liés à la pandémie, dont 25 millions pour les universités. « Une décision sur une compensation possible pour 2020-2021 sera prise à l’automne, une fois que l’on aura un portrait complet de la situation », précise-t-elle.

Problèmes systémiques

Michel Lacroix, président du Syndicat des professeurs et professeures de l’UQAM, ne s’inquiète pas outre mesure du déficit anticipé pour l’année 2021-2022. Il estime que la hausse du financement annoncé par Québec dans le budget du mois de mars risque de faire fondre le déficit de l’UQAM à 3,6 millions de dollars, soit moins de 1 % du budget de l’établissement.

 

15,7 millions

C’est le déficit prévu par l’Université du Québec à Montréal pour l’année 2021-2022.

« Il y a toutefois des problèmes structurels dans le financement des universités en général, et de l’UQAM en particulier », dit Michel Lacroix.

Il note que le récent rapport sur l’Université du futur, réalisé par le scientifique en chef Rémi Quirion, a soulevé le manque de prévisibilité du financement actuel, établi en fonction du nombre d’étudiants. « C’est comme si on devait vendre des immeubles ou mettre à la porte des employés chaque fois que le nombre d’étudiants diminue », illustre Michel Lacroix.

D’autres facteurs désavantagent l’UQAM, souligne Michel Lacroix : les arts ainsi que les sciences humaines ou sociales, qui sont la marque de commerce de l’établissement, sont sous-financés par rapport aux études en santé ou en génie ; la présence importante d’étudiants de première génération, qui nécessitent davantage d’encadrement, défavorise aussi l’UQAM ; et les étudiants étrangers, véritable bouée de sauvetage pour les établissements, étudient davantage en anglais.

L’UQAM est carrément victime de l’anglicisation de l’enseignement supérieur au Québec, souligne le chercheur indépendant Frédéric Lacroix. L’université-phare des classes populaires francophones s’est fait doubler par sa sœur jumelle anglophone de la rue Sainte-Catherine Ouest, l’Université Concordia, qui accueille désormais plus d’étudiants (dont une portion importante de francophones), rappelle-t-il dans son essai Pourquoi la loi 101 est un échec.



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