La course aux étudiants étrangers menace la qualité de l’enseignement

En dix ans (2011 à 2019), les étudiants internationaux de niveau collégial ont connu une augmentation de 369%, et près des trois quarts se concentrent dans la région de Montréal.
Photo: Marcus Chung Getty Images En dix ans (2011 à 2019), les étudiants internationaux de niveau collégial ont connu une augmentation de 369%, et près des trois quarts se concentrent dans la région de Montréal.

La qualité de ses programmes étant menacée, Québec doit mettre de l’ordre dans le recrutement des étudiants étrangers au collégial et freiner la croissance des inscriptions, conclut un récent rapport publié par l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC). Il est aussi recommandé que les places soient contingentées afin de mieux représenter la réalité linguistique et culturelle du Québec.

Ces recommandations concernent surtout les collèges privés, en particulier ceux qui ne sont pas subventionnés. En plus de se multiplier — passant de 35 en 2016 à 50 en 2019 —, ils ont connu une hausse fulgurante de leurs effectifs internationaux. En dix ans (2011 à 2019), les étudiants internationaux de niveau collégial ont connu une augmentation de 369 %, et près des trois quarts se concentrent dans la région de Montréal. Les étudiants indiens constituent le groupe le plus important, suivis de loin par les Français.

« Depuis 2017, on assiste dans cette région à une montée importante des inscriptions dans les collèges privés non subventionnés, dont la langue d’enseignement est l’anglais et pour des formations de courte durée », observe Éric N. Duhaime, le chercheur principal de l’étude. « Et ce sont essentiellement des programmes dans le domaine des techniques administratives. On constate un resserrement par rapport à l’offre. C’est assez préoccupant pour nous », note-t-il.

Comme Le Devoir l’avait écrit à l’automne dernier, ces collèges privés non subventionnés ont comme modèle d’affaires le recrutement intensif d’étudiants étrangers, à qui ils vendent à fort prix (jusqu’à 25 000 $) des formations de courte durée, comme des diplômes d’études professionnelles (DEP) ou des attestations d’études collégiales (AEC). Selon le chercheur, ces programmes sont vendus avec un objectif d’immigration à la clé, où il est notamment possible d’obtenir un permis de travail post-diplôme une fois les études terminées.

Enseignement de moindre qualité

Devant ce qu’il qualifie de « nouveau modèle agressif de commercialisation », M. Duhaime s’inquiète d’une diminution de la qualité de l’enseignement. « Il y a une dérive commerciale qui, à mon sens, guette l’offre et la qualité de l’enseignement », soutient-il. « Dans les collèges privés à Montréal, la croissance est telle qu’on peut vraiment douter de leur capacité de bien accueillir tous ces étudiants. »

Selon le chercheur, on est loin de la mission première de l’enseignement et de ses valeurs humanistes ou au rayonnement de l’expertise québécoise. « De fait, c’est l’image même de l’enseignement collégial au niveau mondial qui pourrait en pâtir. »

À la lumière des révélations de certains médias, la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, s’en était elle-même inquiétée en novembre dernier. Elle avait promis de « prendre tous les moyens » pour serrer la vis aux collèges privés qui recrutent massivement des étudiants internationaux. Dix établissements, dont certains avaient été gérés de près ou de loin par des personnes accusées de fraude par l’UPAQ, ont fait l’objet d’une enquête. Les résultats de cette enquête n’ont toutefois pas été communiqués. « C’est quelque chose que nous suivons toujours attentivement. Le processus suit son cours, et nous allons présenter prochainement des mesures en lien avec les pratiques de certains établissements privés non subventionnés », a-t-on indiqué au cabinet de la ministre McCann.

Centaines de plaintes

Selon des données obtenues grâce à la Loi sur l’accès à l’information, dix établissements, secteurs anglophone et francophone confondus, ont fait l’objet de très nombreuses plaintes ces dernières années, ce qui coïncide avec la croissance fulgurante de leur clientèle d’étudiants internationaux. Depuis 2016, 251 plaintes ont été déposées, dont 216 (86 %) l’ont été dans les années 2019 et 2020.

De manière générale, la majorité (60 %) des récriminations porte sur les frais et les droits de scolarité exigés. Les deux autres plus importantes catégories de reproches concernent « les services offerts par l’établissement » et « les décisions, politiques et règlements ».

Des dix établissements, le Collège Universel campus Gatineau, un établissement privé mais subventionné, est celui qui est visé par le plus de plaintes, soit 72. De ce nombre, la majorité (55) concernent les droits de scolarité et ont été déposées en 2019. Le Collège CDE a quant à lui fait l’objet de 65 plaintes, dont la quasi-totalité se concentrent sur les années 2019 et 2020 et portent sur les droits de scolarité.

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