Roberge approuve un programme «insuffisant» pour former des profs

La pénurie d’enseignants est si criante qu’elle nécessite une réponse exceptionnelle, fait valoir le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge : il a autorisé l’Université de Montréal (UdeM) à offrir une nouvelle maîtrise en enseignement préscolaire et primaire malgré l’avis défavorable d’un comité d’experts ayant jugé le programme « insuffisant ».

Selon ce que Le Devoir a appris, le ministre Roberge a pris la décision rarissime d’ignorer la recommandation d’un comité scientifique dont les avis sont généralement suivis à la lettre par les ministres de l’Éducation. Cette intervention « politique » du ministre Roberge provoque des débats enflammés au sein des facultés d’éducation.

M. Roberge a ainsi donné le feu vert à une maîtrise en éducation préscolaire et primaire de 60 crédits, qui équivaut à la moitié du baccalauréat de quatre ans ouvrant la voie à la profession. Un groupe d’experts — le Comité d’agrément des programmes de formation à l’enseignement (CAPFE) — a pourtant rejeté la création de cette maîtrise, destinée aux aspirants enseignants qui détiennent déjà un baccalauréat dans une autre discipline.

Le CAPFE « a pris la décision de ne pas agréer le projet [de maîtrise en éducation préscolaire et primaire]. Bien que le CAPFE reconnaisse la qualité du dossier soumis, le projet ne répond pas entièrement aux orientations et aux encadrements ministériels », indique le verdict du Comité, daté du 2 février 2021.

Ce comité indépendant de neuf personnes est présidé par Marc-André Éthier, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’UdeM. Il s’est retiré des délibérations au sujet de ce programme de maîtrise proposé par son employeur. En entrevue avec Le Devoir, il a refusé de discuter du rapport confidentiel, mais a précisé que le CAPFE doit notamment s’assurer que « l’évaluation des programmes se fait de manière correcte, sans ingérence politique ».

« Pas le choix d’agir »

De son côté, le ministre Roberge assume sa décision d’avoir approuvé le programme en dépit des objections du CAPFE. « On n’a pas le choix d’agir, on a hérité d’une pénurie de personnel scolaire plus importante qu’on le pensait », dit Jean-François Del Torchio, porte-parole du ministre de l’Éducation.

« On a demandé aux universités comment accélérer la formation d’enseignants. Le gouvernement a formé des milliers de préposés aux bénéficiaires, on peut aussi former des enseignants en leur offrant une maîtrise », ajoute-t-il.

Par transparence, la doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation de l’UdeM, Pascale Lefrançois, a accepté de remettre au Devoir l’avis confidentiel du CAPFE, pourtant défavorable à son programme. « Le ministre Roberge nous a dit : “Écoutez ce que le CAPFE vous recommande.” On a la chance de faire nos preuves, on va démontrer que notre programme est bon », dit Mme Lefrançois.

Aux dernières nouvelles, 2200 profs travaillent dans les écoles sans détenir de brevet d’enseignement en raison de la pénurie. La nouvelle maîtrise de l’UdeM vise à former ces enseignants dits « non légalement qualifiés » et d’autres diplômés qui décident de réorienter leur carrière pour joindre la profession enseignante.

On a demandé aux universités comment accélérer la formation d’enseignants. Le gouvernement a formé des milliers de préposés aux bénéficiaires, on peut aussi former des enseignants en leur offrant une maîtrise.

Dans son rapport, le CAPFE soulève ce qu’il considère comme des lacunes dans le programme de l’UdeM. « [Les] conditions d’admission et les outils de sélection sont insuffisants pour assurer le recrutement de candidats à haut potentiel et garantir un profil de sortie ayant le niveau de maîtrise des compétences professionnelles attendu », indique le Comité.

Le rapport note que le projet « ne répond pas aux critères du règlement sur les autorisations d’enseigner », car le programme s’adresse à des diplômés au baccalauréat dans n’importe quelle discipline (ayant une moyenne d’au moins 3 sur 4,3, soit la cote B). Le rapport souligne aussi que « la démonstration est insuffisante » par rapport aux exigences en matière de stages et de soutien aux étudiants.

Pascale Lefrançois compte au contraire démontrer la préparation sans faille de son équipe. « Les étudiants à ce programme sont souvent des gens dans la trentaine ou la jeune quarantaine qui décident de réorienter leur carrière. Dans bien des cas, ils sont déjà en train d’enseigner dans une classe. On tient compte du fait qu’ils ont de l’expérience. Ils ne deviendraient probablement pas enseignants si on les obligeait à faire un baccalauréat de quatre ans, comme les plus jeunes », explique-t-elle.

« Des questions légitimes »

La mise en place de cette nouvelle maîtrise qualifiante « soulève des questions légitimes », estime Serge Striganuk, président de l’Association des doyens et directeurs pour l’étude et la recherche en éducation au Québec (ADEREQ). Il indique que cette question figure à l’ordre du jour de la prochaine rencontre des doyens.

[Les] conditions d’admission et les outils de sélection sont insuffisants pour assurer le recrutement de candidats à haut potentiel et garantir un profil de sortie ayant le niveau de maîtrise des compétences professionnelles attendu

« On comprend que le ministre tienne à former des enseignants. La pénurie est réelle. Mais les preuves du développement des compétences [des étudiants à cette nouvelle maîtrise] au même titre qu’une formation au baccalauréat, à mon avis, ça reste à faire. Les centres de services scolaires croient à l’importance d’une formation de qualité et non juste à une solution à court terme », dit-il.

Catherine Turcotte, professeure au Département d’éducation et formation spécialisées de l’UQAM, s’inquiète de l’émergence de cette maîtrise qui équivaut à un « demi-baccalauréat ». « Avec la pandémie, on parle toujours de l’éducation sous l’angle des mesures sanitaires, mais peut-on parler de pédagogie ? Ce n’est pas pour rien que l’accès à la profession passe par un baccalauréat de quatre ans et 700 heures de stage », dit-elle.

 

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27 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 22 avril 2021 00 h 11

    Ça dit tout!

    « Le gouvernement a formé des milliers de préposés aux bénéficiaires, on peut aussi former des enseignants en leur offrant une maîtrise»

    Quelle bizarre de comparaison!

    • Françoise Labelle - Abonnée 22 avril 2021 08 h 09

      Le problème, M.Jodoin, c'est que la guilde des pédagogues qui contrôle l'éducation au Québec veut imposer leur pseudo-science (ce n,est pas une science!) de l'éducation au terme de plusieurs années de formation. Un mathématicien ou un écrivain ne peuvent enseigner leur matière sans passer par là.
      Comme un ignorant sbire de la guilde avait soufflé à Pauline Marois:«On peut être Einstein et ne pas savoir transmettre les connaissances». Comme par hasard, les talents de vulgarisateur d'Einstein ont été reconnu dès 1916 avec son ouvrage de vulgarisation «La théorie de la relativité restreinte et générale».
      C,est un vieux débat; à preuve «Les sans-papiers de l'éducation méritent d'enseigner» Le Devoir, 25 octobre 2005

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 22 avril 2021 09 h 22

      @Mme. Labelle

      Une science sociale est une science, avec son degré de précision relative, sa terminologie, sa méthodologie, etc. Le réseau a besoin d'être soutenu et épaulé, pas laissé à lui-même ou opposé aux chercheurs. Le modèle finlandais est à ce effet plus soutenant pour les enseignants, sans les considérer comme ayant la pédagogie innée....(et Einstein est évidemment une comparaison limitée, comme une anecdote ne fonde pas un savoir général, ce que toute science sociale reconnaît....)

    • Mario Jodoin - Abonné 22 avril 2021 10 h 17

      Mme Labelle, je reprochais surtout la comparaison de M. Del Torchio. Est-ce qu'on peut vraiment comparer la formation des préposés aux bénéficiaires avec celle des enseignants? Avec tout mon respect pour ces proposés, les compétences nécessaires à l'exercice de ces deux professions n'ont rien de comparables. On ne peut donc pas comparer les formations nécessaires à leur exercice. Cette comparaison par un porte-parole du ministre de l’Éducation est inquiétante, car elle montre un manque de connaissance évidente de ces exigences et qu'elle sert uniquement à ne pas répondre au fond de la question.

      Je veux accepter bien qu'une personne diplômée en mathémaiques ait besoin de moins de formation qu'une personne diplômé d'un DEC préuniversitaire pour enseigner les mathématiques, par exemple au secondaire, mais pour enseigner toutes les matières au primaire et être responsable d'une classe formée de jeunes enfants? C'est loin d'être évident, surtout quand les experts du Comité d’agrément des programmes de formation à l’enseignement (CAPFE) jugent cette formation insuffisante.

    • Samuel Nepton - Abonné 22 avril 2021 11 h 06

      @M. Lamy-Théberge

      Je crois que le propos de Mme Labelle signifie plutôt que l'acte même d'enseigner n'est pas une science, même si l'on peut étudier scientifiquement l'enseignement et l'éducation. C'est un peu comme dire qu'on peut s'intéresser à la science du combat sans être soi-même un bon praticien des arts martiaux. Cela se comprend par le fait que la science, par sa méthodologie, ne peut étudier que certaines dimensions de la réalité et de l'expérience. Or, tout un pan humain du métier d'enseignant ne peut pas vraiment être guidé par une science objective : c'est une histoire de pratique, d'intuition, de vocations, etc. Je crois que c'est ainsi qu'il faut saisir son propos. Comment enseigner par la science la passion pour la matière ? Le partage de l'enthousiasme ? Le dévouement pour ses élèves ? La bienveillence ? Quelle formule explique comment donner le goût d'apprendre ? Alors que la relation enseignant-élève est primordiale, peut-on réellement penser qu'une formation accélérée par une maîtrise dite insuffisante permettra d'outiller les enseignants ? Ces formés vites-faits vont probablement décrochés avant 5 ans, comme tant d'autres...

  • Nicole Delisle - Abonné 22 avril 2021 07 h 32

    Une formation dans l’urgence

    Il y a des années que le manque d'enseignants est criant. Plutôt que de valoriser davantage la profession et la rendre attrayante par des conditions qui reflétaient la formation reçue, on a misé sur le bon vouloir et le dévouement des enseignants. Les conditions et tâches exigées dans un contexte où la société évoluait a fait en sorte que la profession d'enseignant apparaissait très lourde de responsabilités. Le manque de soutien et d'effectifs spécialisés pour aider les enfants en difficulté en a découragé plusieurs qui
    auraient pu être attirés par cette profession. Et cela dure depuis des années. Il ne faut donc pas s'étonner aujourd'hui du besoin urgent de profs à former avec une certaine rapidité. Est-ce que la
    qualité sera là? Les enjeux plus difficiles inhérents à ce qu'est devenu "enseigner" dans le contexte actuel exigeraient pourtant une formation encore plus adéquate et complète. L'avenir nous dira si le ministre a eu raison. Mais le risque est grand pour des générations d'étudiants qui devront vivre leur formation avec cette nouvelle cuvée d'enseignants.

  • catherine turcotte - Abonnée 22 avril 2021 07 h 54

    Dévalorisation

    Offrir des cours de niveau 101 et octroyer une maitrise. Il y a seulement en éducation qu'on accepte un tel sabordage.

  • Suzanne Caya Lehmann - Abonnée 22 avril 2021 08 h 15

    En y pensant...

    A la guerre comme à la guerre dit le proverbe.
    Il faut des professeurs dans les classes. Cette maîtrise en enseignement ( pourquoi appeler ça maîtrise? Une maîtrise se fait après un bachalauréat ) permettrait de combler les postes disponibles.

    Rappelons-nous que toute la génération des boomers ( ou presque et dont je suis ) a été scolarisée au niveau primaire par des enseignants qui avaient un diplôme appelé Brevet B d'enseignement ( 2 ans d'études post secondaire) , et, au secondaire par des enseignants possédant un Brevet A ( 4 ans d'études post secondaire), ou des personnes possédant une expérience jugée suffisante pour la tâche.

    Le problème était exactement le même à l'époque: pénurie d'enseignants ( pour des raisons différentes évidemment).

    Alors, pour finir, un autre proverbe : A bon entendeur, salut.

    • Georges Normand - Abonné 23 avril 2021 02 h 04

      À bien y penser,

      Si vous connaissiez les dommages colatéraux qu'a engendré à la société québécoise le fait de pallier aux lacunes occasionnées par l'acceptation des dits Brevets en temps, en argent, en formation et en perfectionnement. Et combien d'élèves ont subi le manque de compétences pédagogiques de certains de leurs enseignants ou enseignantes, dont plusieurs (par manque de formation) ne considéraient leur rôle que sous l'angle de passeur de connaissances.

      De grâce, ne donnez pas cet exemple comme référence acceptable ! Que penseriez-vous si votre médecin n'avait que la moité d'un bacc en sciences de la santé et une formation de base en théologie ? Alors, pourquoi accepter un tel scénario en éducation ? Parce qu'il s'adresse à des enfants ? À ce que je sache, les enfants d'aujourd'hui ont besoin de plus qu'une formation partielle comme nous nous en accomodions dans les années 60.

      Je vous rappelle qu'à cette époque, pauvre était celui ou celle qui n'avait pas sa 7e année. Aujourd'hui, le double est nécessaire pour avoir un emploi et encore... D'ou l'importance d'offrir une solide formation de base aux élèves tout comme à leurs enseignants et enseignantes.

      En outre, affirmer que le problème est "exactement le même" m'apparaît de courte vue, tout comme la comparaison de M. Del Torchio du genre "un trou une cheville"...

      Enfin, je crois que l'Université de Montréal discrédite ses formations du 2e cycle et crée une brèche dans la formation supérieure en empruntant cette voie.

      Bref, quel est l'intérêt pour les enfants d'avoir des enseignants ou enseignantes de moindre formation ? Dans l'éducation le "ça va faire pareil" ne devrait jamais exister.

      Bien entendu

      Georges Normand
      Ex enseignant, ex conseiller pédagogique et ex directeur d'établissement.

  • Normand Painchaud - Abonné 22 avril 2021 08 h 33

    Des profs compétents dans leur discipline.

    Normand Painchaud
    Cette maîtrise en enseignement est une bonne chose. On aura la chance de retrouver en enseignement des spécialistes de leur matière, ce qui manque cruellement à la formation classique actuelle des enseignants. Depuis les réformes faisant de l'enseignant un guide plutôt qu'un modèle, les formations disciplinaires ont fondue comme peau de chagrin à tel point qu'un prof de math au secondaire n'a plus que la moitié d'un bac normal en mathématique. Ce prof ne peut en aucun cas fasciner ses élèves par sa passion pour sa discipline qu'il maîtrise à peine. On a bazardé la formation disciplinaire au profit de cours de psychopédagogie et de gestion de classe souvent basés sur des à- priori épistémologiquement douteux et idéologiquement évidents tel le relativisme et le socio-constructivisme. Il est grand temps que ça change.

    • catherine turcotte - Abonnée 22 avril 2021 09 h 32

      Cette maitrise est dédiée aux enseignants du primaire. Comment un archiviste, un comptable, un designer graphique peut-il être d"emblée spécialiste de "sa matière" au primaire. Comme vous dites, il est grand temps que ça change et qu'on arrête de penser que la formation en enseignement au primaire est banale et que n'importe qui peut devenir enseignant sous prétexte qu'il a un baccalauréat en je ne sais quoi !

    • André Robert - Abonné 22 avril 2021 15 h 32

      Monsieur Painchaud, je suis entièrement d'accord avec votre point de vue. J'ai enseigné au Secondaire pendant huit ans avant que ces exigences de quatre années soient imposées même aux engeignants d'expérience comme moi. Les meilleurs de nos profs étaient généralement les plus passionnés par leur discipline. La plupart d'entre eux avaient trois ans d'études dans leur domaine. Munis d'une telle compétence, ils démontraient une grande assurance face à leur discipline et étaient d'autant plus libres d'être à l'écoute des élèves. Apprendre le baba d'une discipline ne confère pas au futur enseignant l'autorité dans cette discipline. Ma propre expérience m'a montré que l'équilibre se trouve à mi-chemin entre la matière et l'étudiant. Plus on est compétent dans une matière ou une discipline, plus on est libre et à même d'être ouvert aux intérêts et aux besoins de chaque élève. Les nouvelles exigences ont formé des pédagogues et non des profs véritables. Avant de savoir comment enseigner, il faut savoir quoi enseigner. Socrate n'a jamais eu à suivre de ces fumeux cours de pédagogie. Et les profs de cette faculté ont peu ou pas de formation dans une disicplline autre que la pédagogie. Si bien qu'ils ne savant pas vraiement de quoi ils parlent et devraient plutôt être embauchés dans un camp de vacances...

    • Georges Normand - Abonné 23 avril 2021 02 h 06

      Merci monsieur Baillargeon...