La formation des détenus amputée à nouveau

Un rapport d’évaluation, mené en 2015 par Service correctionnel Canada, démontrait que les taux d’échec de la mise en liberté sous condition sont d’environ 70 % moins élevés chez ceux qui suivent des formations en prison et que, plus ils vont loin dans leur scolarité, plus les résultats étaient positifs.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne Un rapport d’évaluation, mené en 2015 par Service correctionnel Canada, démontrait que les taux d’échec de la mise en liberté sous condition sont d’environ 70 % moins élevés chez ceux qui suivent des formations en prison et que, plus ils vont loin dans leur scolarité, plus les résultats étaient positifs.

Service correctionnel Canada ampute encore la formation des détenus au Québec. Faute de financement, le fédéral mettra la hache dans le programme de formation collégiale qui était offert au Centre fédéral de formation de Laval dès la fin du mois de juin, a appris Le Devoir.

Ainsi, il ne restera que deux pénitenciers à offrir la formation collégiale, soit les établissements de Cowansville et de Joliette, confirme Service correctionnel Canada.

Selon des observateurs joints par Le Devoir, on assiste à un déclin tranquille d’un service qui devrait pourtant être offert à tous : on fait des coupes par petits bouts jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

« Cette décision s’inscrit dans une longue suite de décisions de gestion de la part de SCC [Service correctionnel Canada], où de moins en moins de programmes et de services sont rendus disponibles aux personnes sous mandat fédéral », affirme David Henry, directeur général de l’Association des services de réhabilitation sociale du Québec.

« Ce n’est pas nouveau que l’on réduise l’accès à l’éducation, ajoute Jean-Claude Bernheim, expert en criminologie et défenseur de longue date des droits des détenus. Avant les années 1990, les détenus avaient accès à l’enseignement universitaire. Depuis, on ampute par étapes les programmes de formation offerts aux détenus. Le prétexte, c’est toujours que ça coûte de l’argent. »

Réinsertion sociale

Trois détenus sur quatre n’ont pas de diplômes d’études secondaires à leur arrivée en prison et de nombreuses études ont démontré que ceux qui suivent des formations pendant leur incarcération sont moins enclins à récidiver. Un rapport d’évaluation, mené en 2015 par Service correctionnel Canada, démontrait que les taux d’échec de la mise en liberté sous condition sont d’environ 70 % moins élevés chez ceux qui suivent des formations en prison et que, plus ils vont loin dans leur scolarité, plus les résultats étaient positifs.

Avant les années 1990, les détenus avaient accès à l’enseignement universitaire. Depuis, on ampute par étapes les programmes de formation offerts aux détenus. Le prétexte, c’est toujours que ça coûte de l’argent.

Selon M. Bernheim, il va de soi que la formation de niveau collégial devrait être offerte dans tous les pénitenciers. C’est aussi ce que croient les responsables du programme de la formation collégiale au cégep Marie-Victorin, qui fournit depuis 1973 des services dans les prisons québécoises en vertu d’une entente avec le SCC.

« Nous croyons fermement que ces services contribuent à la réinsertion sociale des étudiants incarcérés, répond la porte-parole du cégep, Nathalie Baumgartner. Idéalement, l’offre de formation collégiale serait accessible à tous les délinquants incarcérés dans les pénitenciers du Québec. »

Manque de financement

Questionné par Le Devoir, Service correctionnel Canada explique que cette décision a été prise dans la foulée du renouvellement de l’entente-cadre avec le cégep Marie-Victorin, qui venait à échéance le 31 mars 2021.

« Le SCC a procédé à l’évaluation des besoins en enseignement collégial des délinquants tout en tenant compte des ressources budgétaires allouées, répond le porte-parole, Jean-François Mathieu. Dans cette perspective, des discussions entre le SCC et son partenaire, le cégep Marie-Victorin, ont eu lieu. Il a par la suite été déterminé de modifier l’offre de services en éducation au Centre fédéral de formation. »

Il assure que Service correctionnel Canada est « en mesure de répondre aux besoins d’enseignement collégial avec les services offerts à deux établissements, un pour les hommes et l’autre pour les femmes. »

Mais dans une note de service interne, que Le Devoir a pu consulter, SCC indique clairement qu’il s’agit d’une décision financière. « Depuis quelques années, le financement reçu au niveau de l’éducation postsecondaire s’amoindrit d’un exercice financier à l’autre, peut-on lire dans le document. Nous en sommes finalement venus à la conclusion que les services offerts présentent au Centre fédéral de formation (CFF) allaient cesser, faute de financement. »

En mars 2021, il y avait 33 détenus inscrits au cégep, dont 12 au Centre fédéral de formation de Laval. Ces derniers pourront terminer l’année scolaire en cours, assure le porte-parole de SCC.

Primaire et secondaire

L’enseignement de niveau primaire et secondaire n’est pas épargné non plus. Ainsi, on observe une diminution des fonds accordés à la formation générale offerte en milieu carcéral dans la nouvelle entente de financement qui couvrent les années 2021 à 2023.

Service correctionnel Canada a refusé de divulguer les chiffres de la nouvelle entente au Devoir, sous prétexte que ceux-ci n’ont pas encore été approuvés par le Conseil du trésor du Canada. Mais l’organisme fédéral confirme qu’il y aura moins d’argent pour la formation générale dans les prochaines années dans la nouvelle entente qui a été déposée.

« Étant donné la diminution de la population carcérale, des ajustements budgétaires à la baisse ont été apportés au niveau de la formation générale aux adultes », répond par courriel le porte-parole de l’organisme, Jean-François Mathieu.

« Toutefois, ces ajustements n’entraînent pas de réduction des services offerts, ajoute-t-il. Il s’agit bien d’un arrimage des ressources avec les besoins qui ont été identifiés pour chaque année. Dans les faits, il n’y a pas d’impact sur la clientèle, qui s’avère être moins nombreuse. »

 

À voir en vidéo