Autre jour sombre pour le milieu universitaire franco-ontarien

Fait unique au Canada, l’Université Laurentienne s’est placée sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers — une procédure normalement destinée aux entreprises privées.
Photo: Jason Paris Creative Commons Fait unique au Canada, l’Université Laurentienne s’est placée sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers — une procédure normalement destinée aux entreprises privées.

Le milieu universitaire est sous le choc. Aux prises avec un déficit de dizaines de millions de dollars et abandonnée par le gouvernement de Doug Ford, l’Université Laurentienne, dans le nord-est de l’Ontario, a éliminé lundi 69 programmes, dont 28 en français, pour se concentrer sur les domaines d’étude « les plus demandés ».

La méthode dure employée par la direction de l’établissement pour imposer des concessions aux syndicats soulève l’indignation dans le milieu de l’enseignement supérieur, y compris au Québec. Fait unique au Canada, l’université s’est placée sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers — une procédure normalement destinée aux entreprises privées.

Le tiers des programmes et une centaine de postes de professeurs ont été éliminés dans le cadre de cette « restructuration » décidée en secret, sans aucun débat public, et qui doit être entérinée par un juge.

Dans un message interne transmis lundi, le recteur de l’Université Laurentienne, Robert Haché, indique que les programmes abolis présentaient un taux d’inscription « faible, voire nul depuis quelques années ». L’établissement « entend se concentrer sur les programmes les plus demandés. Cette orientation lui permettra d’harmoniser davantage ses ressources financières pour veiller à ce que les programmes restants soient adéquatement financés ».

La direction a aussi « entrepris un examen de tous les programmes permanents », qui est susceptible de mener à des regroupements de secteurs ou à des fusions de cours.

Finances fragiles

La députée néodémocrate France Gélinas a dénoncé lundi l’indifférence du gouvernement Ford devant les difficultés de l’Université Laurentienne, cruciale pour les Franco-Ontariens. « Vous pouvez arrêter ce carnage de ma communauté dès maintenant, a-t-elle déclaré à l’Assemblée législative de l’Ontario. La communauté francophone a droit à des programmes universitaires en français dans le nord de l’Ontario. Le gouvernement reste là sans même lever le petit doigt, sans dire un mot. »

La Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU) suit de près la crise à l’Université Laurentienne et dans les universités ontariennes. Celles-ci ont subi une compression budgétaire de 360 millions de dollars en 2019, lorsque le gouvernement Ford a baissé les droits de scolarité de 10 %.

Vous pouvez arrêter ce carnage de ma communauté dès maintenant

 

La pandémie a fragilisé les finances des universités et des gouvernements, souligne-t-on à la FQPPU. La Fédération se réjouit toutefois que le gouvernement Legault garde le cap sur le financement de l’enseignement supérieur malgré la crise budgétaire.

Le couperet à l’Université Laurentienne est notamment tombé sur un des rares programmes de formation de sages-femmes au pays. Cette école forme chaque année le quart des diplômées de la profession au Canada. Tous les enseignants, tant anglophones que francophones, de ce programme bilingue perdent leur poste. Ce geste soulève des questions pour la diplomation imminente de 16 futures sages-femmes.

Les autres programmes en français qui ont été supprimés sont en génie, en science politique, en droit, en éducation, en histoire, en philosophie, en littérature et en théâtre, notamment.

Sous le choc

Le recteur Robert Haché dit être conscient « que cette nouvelle sera difficile pour celles et ceux qui sont inscrits dans des programmes devant être supprimés […]. Je tiens à vous assurer que les étudiants demeurent notre grande priorité et que nous continuons de les servir tous, qu’ils soient au premier cycle ou aux études supérieures, grâce à notre série complète de programmes permanents », indique-t-il dans son message à la communauté universitaire.

Aurélie Lacassagne, professeure de science politique, fait partie de ceux qui ont appris que leur poste est éliminé. « On est tous un peu sous le choc », a-t-elle confié.

Pour elle, la crise à la Laurentienne témoigne des « dérives de la marchandisation de l’enseignement supérieur ». L’État se désengage et l’université supprime les programmes moins fréquentés, jugés peu « utiles », qui restent néanmoins d’une indéniable valeur.

La professeure craint que ce licenciement sonne la fin de sa carrière universitaire. Pourrait-elle se réorienter à l’Université de Sudbury, qui a annoncé son intention de mettre fin à son statut bilingue pour se consacrer aux programmes en français ? Ce projet risque de prendre du temps. La professeure doit entre-temps gagner sa vie et faire vivre ses deux enfants.

De toute façon, le projet de transformer l’Université de Sudbury en établissement francophone est loin d’être assuré, malgré la mobilisation de la communauté franco-ontarienne, soulignent nos sources au sein de l’établissement.

Des fonds, S.V.P.

L’Université d’Ottawa, autre établissement bilingue de l’Ontario, a appelé les gouvernements provinciaux et fédéral à accroître le financement des universités francophones ou bilingues, cruciales pour la vitalité des minorités. « Les événements des derniers mois sont inédits et très préoccupants : jamais dans l’histoire de l’Ontario, une université subventionnée par l’État ne s’est retrouvée en situation d’insolvabilité au point d’être contrainte de mettre en œuvre un plan de restructuration sous la supervision de la Cour », a indiqué l’Université d’Ottawa.

Ce geste de l’Université Laurentienne impose une loi du silence à toutes les parties impliquées. Le Syndicat des professeurs de l’Université Laurentienne s’expose à des accusations d’outrage au tribunal en cas de divulgation de toute information au sujet de la procédure de restructuration.

« Croyez-le, c’est extrêmement frustrant, dit Fabrice Colin, président du syndicat. C’est une conséquence absolument déplorable de la décision de l’administration de recourir à la Loi sur les arrangements avec les créanciers, alors que, dans la convention collective il y a un processus dans l’éventualité de postes excédentaires. »

À voir en vidéo


Les programmes en langue française supprimés

  • Droit et politique
  • Éducation
  • Études de l'environnement
  • Études françaises
  • Génie chimique
  • Génie mécanique
  • Génie minier
  • Géographie
  • Histoire
  • Leadership: activités physiques de plein air
  • Littérature et culture francophone
  • Marketing
  • Mathématiques
  • Philosophie
  • Planification financière
  • Promotion de la santé
  • Ressources humaines
  • Sage-femme
  • Sciences du langage
  • Science économique
  • Sciences infirmières
  • Science politique
  • Théâtre
  • Zoologie

À cette liste s'ajoutent quatre programmes de maitrise: deux en histoire; deux en sociologie.