Taire les cas de COVID pour attirer des enseignants suppléants

La pénurie d’enseignants donne des maux de tête aux directions d’école, qui cherchent désespérément des suppléants. Une directrice d’école de Laval a ainsi donné le mot d’ordre à son personnel de cacher la présence d’infections dans son établissement pour éviter d’apeurer les candidats à des tâches de suppléants.

Dans un message envoyé à son équipe, que Le Devoir a obtenu, cette directrice indique qu’« il vaut mieux ne pas inscrire » que les demandes de suppléants sont dues à des cas de COVID. « Il semble que cela puisse faire fuir certains suppléants. »

Ce manque de transparence a causé un malaise dans cette école, que nos sources ont demandé de ne pas nommer par crainte de représailles. Des membres du personnel déplorent que des suppléants, dont beaucoup sont des retraités venus prêter main-forte au réseau, s’engagent sans être informés du niveau de risque d’être exposés au virus.

Cette stratégie a été décriée par le Centre de services scolaire de Laval (CSSDL). « Il ne s’agit assurément pas d’une pratique avec laquelle nous sommes familiers », a réagi Annie Goyette, directrice adjointe du secrétariat général et des communications du CSSDL.

« Nous avons ce souci d’être transparents quant à la situation réelle vécue dans nos établissements », précise-t-elle.

Le centre de services diffuse chaque jour aux parents d’élèves et à tous les membres de son personnel le bilan de l’ensemble des cas de COVID déclarés dans chacune de ses écoles. Par exemple, pour la journée de mercredi, le bilan nomme 8 écoles de Laval ayant déclaré un total de 11 infections.

L’augmentation du nombre de personnes mises en isolement à la suite d’infections à un variant vient aggraver la pénurie de personnel, souligne Mme Goyette. Faute d’employés en nombre suffisant, l’école de l’Avenir et l’école de l’Harmonie de Laval ont ainsi basculé en enseignement à distance pour quelques jours, le mois dernier : 30 % de leur personnel et entre 20 % et 22 % de leurs élèves avaient été placés en isolement à la maison.

Ces fermetures d’écoles et les tentatives désespérées d’attirer du personnel illustrent l’ampleur de la pénurie, a réagi Nicolas Prévost, président de la Fédération québécoise des directions d’établissement scolaire (FQDE). « On n’a pas les moyens de faire face à cette pénurie », dit-il en soupirant.

La pénurie de personnel scolaire est « généralisée à tous les corps d’emploi », souligne le représentant des directions d’école. Il manque de concierges, d’orthopédagogues, de techniciennes en éducation spécialisée, d’éducatrices en service de garde. Et de profs, bien sûr. Chaque matin, des directeurs doivent commencer leur journée dans une classe parce qu’il n’y a personne pour remplacer un prof malade ou placé en isolement.

« Un casse-tête à gérer »

« Les secrétaires sont parfois sur le téléphone à 6 h du matin pour trouver des suppléants », raconte Jean Godin, directeur de l’école secondaire Georges-Vanier de Laval. Il dit avoir lui-même remplacé en début de journée quatre ou cinq fois un enseignant absent, depuis le début de l’année scolaire. Ses adjoints le font aussi.

Pas moins de 10 % de ses 145 employés sont en congé de longue durée pour cause de maladie, d’épuisement ou de maternité, par exemple. Il faut ajouter à cela les absences ponctuelles pour des raisons de santé, d’isolement préventif ou pour de la formation. Ça commence à faire beaucoup de monde à remplacer, au moment où les banques de suppléants sont vides. « C’est tout un casse-tête à gérer », dit Jean Godin.

Si aucun remplaçant ne se pointe, les enseignants de l’école se relaient à tour de rôle devant le groupe pour le reste de la journée. Ce « remplacement d’urgence » est devenu monnaie courante, surtout depuis la multiplication des absences dues à la lutte contre les variants.

En raison de la pénurie, le ministère de l’Éducation permet aussi l’embauche d’enseignants « non légalement qualifiés » ; 2200 de ces enseignants (une hausse de 25 % depuis l’an dernier) n’ont pas le brevet obligatoire, obtenu après quatre années d’études universitaires en éducation.

Les remplacements d’urgence et l’arrivée d’enseignants non qualifiés alourdissent la tâche des autres profs de l’école, explique Jean Godin. Il a déjà vu des suppléants non légalement qualifiés arriver en classe pleins de bonne volonté, mais sans savoir comment gérer un groupe. Les enseignants de l’école doivent aider ces profs novices à bien suivre les élèves. Ça prend du temps. C’est lourd.

À bout de souffle

Le manque de personnel, la crainte du virus, la gestion des mesures sanitaires et les changements de plan continuels (entre enseignement en présence et à distance) finissent par user le personnel, souligne Jean Godin. « On est vraiment au front dans le champ de bataille contre la COVID », dit-il.

Tous ces défis mettent aussi à l’épreuve les écoles privées. Dans un mémoire transmis au ministère de l’Éducation, la Fédération des établissements d’enseignement privés (FEEP) le souligne à gros traits : « Ce dont les élèves ont besoin, c’est davantage d’adultes dans leur milieu scolaire pour les accompagner. Ainsi, la meilleure utilisation de tout budget additionnel est d’ajouter du personnel spécialisé pour mieux soutenir le personnel enseignant (orthopédagogues, TES, psychoéducateurs, enseignants libérés pour soutenir des élèves en difficulté). »

« Le personnel est constamment à bout de souffle » à cause de la pénurie, « et la relation enseignant-élève, reconnue comme l’élément clé de la réussite, est mise à mal », fait valoir la FEEP.

2 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 9 avril 2021 06 h 51

    HÉCATOMBE GÉNÉRALISÉE

    Si les impacts de la pandémie amplifient la pénurie d'enseignants, cette pénurie a précédé de très loin la COVID.

    Le décrochage de 20 % des jeunes enseignants dans leurs 5 premières années d'insertion professionnelle est largement documenté depuis presque deux décennies !

    Il a donc été question de rehausser la profession dans les facultés d'éducation et le gouvernement de la CAQ a battu du tambour pour annoncer les mesures normatives et salariales de ce rehaussement.

    Depuis lors, la CAQ a planifié des maternelles 4 ans (fort nécessaires) sans prévoir les ressources enseignantes suffisantes pour les piloter. En lieu et place, le ministre Roberge établit un tremplin pour recycler les préposé-e-s en garderie ...

    De même, le rehaussement professionnel des enseigants passe par l'engagement de suppléants non légalement qualifiés.

    La CAQ n'épargne aucun effort pour miner les bases du système scolaire : les personnels enseignants en place peuvent-ils croire leurs compétences considérées ? Peuvent-ils adhérer aux prétendus objectifs de promotion de leur profession ? Peuvent-ils espérer un après-pandémie où leur négociation collective ne sacrifiera pas leurs justes revendications pour éponger les abus salariaux des médecins et les salaires consenties pour recruter et qualifier (...) les 10 000 préposé-e-s aux bénéficiaires en situation lamentablement gérée de pénurie...

    UN DERNIER MOT SUR LES ÉHDAA
    L'article effleure le sort des écoliers vulnérables (élèves en difficulté d'adaptation ou d'apprentissage et élèves handicapés).
    Cette situation est LARGEMENT OCCULTÉE par le ministre, malgré ses demi-mesures.
    Le taux d'échecs va être cuisant. il guette les 4e et 5e rangs-cinq de la population scolaire, soit 40 % des écoliers.
    Les centres de services scolaires font du « patchage »...
    Les médias ne s'alertent pas.
    L'OPHQ dort au gaz.
    Les protecteurs des élèves font oeuvre inutile !
    La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse conforte les dérives.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 9 avril 2021 07 h 56

    Le résultat du laisser-faire

    Pendant ce temps, la Santé publique s'inquiète des taux de CO2 dans les écoles. Comme si les écoles du Québec étaient confrontés à une pandémie au CO2.

    Ce qu'il faut tester, ce sont tous les élèves du Québec, fréquemment, et non le CO2.

    Qu'on se le dise une fois pour toutes; le CO2 n'a jamais tué personne en classe. Ce qui peut tuer, essentiellement au sein du corps professoral, c'est le Covid-19 et non le CO2.

    Même à l'assemblée nationale, les partis d'opposition font le jeu du gouvernement en déplaçant le débat au niveau du CO2.

    C'est pathétique.