Le fort attrait du cégep «in English»

Luiza Ionascu, Sabrina Demers et Camille Deschenes ont toutes trois grandi dans un milieu francophone. Néanmoins, les trois amies et étudiantes au Collège Saint-Charles-Garnier, à Québec, se textent en anglais, naviguent en anglais sur le Web et rêvent aussi leur avenir dans cette langue.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Luiza Ionascu, Sabrina Demers et Camille Deschenes ont toutes trois grandi dans un milieu francophone. Néanmoins, les trois amies et étudiantes au Collège Saint-Charles-Garnier, à Québec, se textent en anglais, naviguent en anglais sur le Web et rêvent aussi leur avenir dans cette langue.

Camille, Luiza et Sabrina ont grandi à Québec dans un milieu francophone, mais elles tiennent absolument à étudier au cégep en anglais, la langue qu’elles ont choisie et dans laquelle se déroule déjà une bonne partie de leur vie.

Âgées de 15 et 16 ans, les trois amies se textent en anglais, naviguent en anglais sur le Web et rêvent aussi leur avenir dans cette langue. « Ça m’attire, l’anglais, parce que je sais que ça va m’aider pour plus tard », résume Luiza Ionascu lors d’une rencontre devant le Collège Saint-Charles-Garnier où elles font leurs études secondaires.

La langue anglaise est déjà omniprésente dans leur vie de toute façon, note Sabrina Demers. « Le contenu que je consomme en ligne, c’est en anglais : les films, les vidéos sur YouTube… Poursuivre mes études en anglais, ça ne va pas tellement être un choc vu que je suis déjà habituée. »

D’ailleurs, lorsque les filles s’envoient des textos, c’est en anglais. Une habitude qui s’est développée graduellement depuis le début du secondaire, explique Camille Deschenes. « On utilisait souvent des expressions en anglais. Si on ne se souvenait pas d’un mot en français, c’était souvent plus facile de le dire en anglais. Ça a juste évolué de parties de phrases en anglais à des phrases complètes. »

Rendu en 4e secondaire, le trio a les yeux tournés vers le Cegep Champlain St. Lawrence, seul établissement collégial anglophone de la capitale. Un engouement qui n’a rien de marginal. Selon des données récentes, de plus en plus de jeunes francophones choisissent de fréquenter des cégeps anglophones. Sur l’île de Montréal, 46 % des jeunes au niveau collégial font ce choix.

L’attrait du Canada anglais

Le phénomène est si marqué que le gouvernement Legault songe à restreindre l’accès aux établissements anglophones afin de protéger la langue française. Les jeunes anglophones pourraient automatiquement les intégrer, mais les places seraient limitées pour les autres.

Ce serait vraiment désolant, selon Sabrina. « Quand on choisit d’aller dans un cégep anglais, ce n’est pas tant pour oublier le français et se débarrasser de la langue, dit-elle. On voit ça comme un outil de plus dans notre vie. Ce serait dommage de bloquer cette opportunité aux jeunes étudiants comme nous d’aller dans un milieu anglophone. »

Ça m’attire, l’anglais, parce que je sais que ça va m’aider pour plus tard

Pourquoi est-ce si important d’étudier en anglais dès le cégep ? « On veut étudier en anglais pour pas que ce soit un trop gros choc à l’université », ajoute Camille. Parce que, dans ses plans, les universités anglophones sont un incontournable.

La mère de Camille, Colette Brin, a eu tout un choc quand elle a pris conscience du choix de sa fille en vue du cégep. Pour cette Franco-Manitobaine, c’est un peu le monde à l’envers : « Moi, je suis francophone de milieu minoritaire, et vivre au Québec était un choix. À un certain moment, ma mère était inquiète qu’on ne parle plus anglais. Là, c’est l’inverse. »

Les trois jeunes filles sont d’ailleurs très attirées par le Canada anglais. Sabrina a même déjà commencé à se renseigner sur les programmes universitaires au Canada anglais. « Moi, je m’intéresse à des places comme l’Ontario, la Colombie-Britannique. »

Elles veulent étudier en sciences et soulignent qu’en maths, en physique, la littérature scientifique est souvent en anglais.

Atteindre plus de personnes

Or cela va au-delà de ça, renchérit Luiza, dont les activités littéraires se déclinent aussi dans la langue de Shakespeare. « J’écris pour le fun, des histoires comme ça. J’ai eu l’impression que, si j’écrivais en anglais, j’allais atteindre une plus grande audience. » La jeune femme a d’ailleurs remarqué que plusieurs influenceurs de France se convertissaient à l’anglais sur la plateforme YouTube « pour atteindre plus de personnes ».

Pour cette fille d’immigrants roumains, l’anglais est aussi devenu la langue des loisirs qu’on choisit. Côté musique, elle écoute « autant du roumain que du français que de l’anglais ». Son père, qui regarde parfois des films en roumain lui demande à l’occasion de lui faire des suggestions de films québécois. L’anglais, dit-elle, c’est « plus quand on est tout seul, quand on veut faire quelque chose qu’on aime ». En même temps, elle affirme qu’elle « serait triste » que le Québec « devienne anglais ». « C’est juste qu’on n’a pas envie que ça nous empêche d’aller plus loin et de faire des nouvelles choses. »

À ceux qui pourraient voir dans cet engouement pour l’anglais une menace au français et à la culture québécoise, les trois amies jugent qu’ils s’en font pour rien et que leurs enfants « vont parler français ».

Dans leur regard, la langue est un véhicule plus qu’une identité. « On voit plus la langue comme un outil que comme une façon de se représenter », fait valoir Camille. « Des langues, on peut en apprendre des tonnes, pas besoin de se concentrer sur une. »

Avec Daphnée Hacker-B.

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