Tutorat à 4000$ pour entrer en médecine

Un « parcours du combattant », une « jungle » où le plus fort gagne : le processus d’admission dans une douzaine de programmes universitaires contingentés, dont la médecine, donne lieu à une rude concurrence. Le niveau d’anxiété est tel qu’un service de tutorat voué à guider les étudiants vers le programme convoité, à un tarif allant jusqu’à 4000 $ pour une quinzaine d’heures, est en train de prendre son envol.

La firme Accès Carrière, lancée il y a trois ans, indique que la demande pour ses services a doublé en un an. L’entreprise affirme qu’un millier d’élèves ont fait appel à ses mentors dans l’espoir de se tailler une place en médecine, en pharmacie, en physiothérapie ou dans un autre programme réservé à « l’élite » étudiante.

« C’est ridicule à quel point c’est rendu compétitif pour entrer dans certains programmes. La pression est énorme sur les étudiants. Ça crée une grande panique », dit Liviu Danila, étudiant de première année en médecine à l’Université Laval. Il est porte-parole de l’entreprise Accès Carrière, une firme fondée par le jeune entrepreneur Joseph Tabet, de Gatineau.

Liviu Danila peut témoigner des hauts et des bas du processus d’admission en médecine : malgré une moyenne générale de 90 % (une cote R de 35), il a échoué à ses deux premières tentatives d’être admis dans le programme. Il a été recalé une fois aux mini-entrevues multiples, une étape cruciale pour les candidats à la médecine (étape annulée depuis mars 2020 à cause de la pandémie), et une autre fois au test en ligne CASPer, destiné à évaluer le jugement des candidats.

Liviu Danila affirme qu’à sa troisième tentative, les conseils d’Accès Carrière l’ont aidé à comprendre la démarche de ces épreuves et à éviter les pièges du processus d’admission. Les tarifs pour le mentorat varient entre 97 $ et 3880 $, en fonction de l’ampleur des services rendus.

L’étudiant en médecine reconnaît que le forfait à près de 4000 $ pour 15 heures d’accompagnement peut être considéré comme élitiste. Il réfute toutefois cette perception : d’un point de vue économique, cette somme reflète la valeur au marché d’une aide qui augmente considérablement les chances d’être accepté dans des programmes ouvrant la voie à de très bons salaires, souligne Liviu Danila.

Des firmes offrant des services similaires aux États-Unis ou au Canada anglais ont des tarifs autrement plus élevés, qui dépassent 10 000 $ pour la simple préparation au processus d’admission d’universités prestigieuses, rappelle l’étudiant et entrepreneur (qui est aussi cofondateur de l’entreprise de tutorat l’Académie du succès).

Les procédures de sélection des étudiants dans les programmes universitaires contingentés sont de plus en plus complexes. Et anxiogènes. Il n’est pas rare que les aspirants médecins, pharmaciens ou dentistes doivent s’y prendre à plusieurs reprises pour être admis dans le programme convoité. Liviu Danila a ainsi étudié trois ans à l’université, en kinésiologie et en nutrition, avant d’être admis en médecine. Ça coûte cher, trois ans d’études universitaires utilisées comme tremplin pour une autre formation.

Le coût émotif est aussi lourd : « J’ai vécu une période très sombre après mon deuxième refus en médecine, raconte Liviu Danila. J’ai failli lâcher. Le rêve de ma vie, c’est de devenir médecin psychiatre. Mes parents m’ont toujours dit : “Si tu travailles fort, tu auras tout ce que tu veux.” Ça n’a pas toujours fonctionné pour moi. J’ai étudié comme un fou au cégep, mais je me suis planté deux fois dans le processus d’admission. »

Course à la performance

Au cégep Gérald-Godin, dans l’ouest de Montréal, on connaît bien les enjeux décrits par Liviu Danila. « Dès la première session, on se fait poser la même question par des élèves : comment je fais pour avoir une bonne cote R ? » dit Magali Trudeau, aide pédagogique. La cote R est une mesure permettant de classer les cégépiens en vue de l’admission à l’université.

Les trois facultés de médecine francophones du Québec (Université de Montréal, Université Laval, Sherbrooke) ont abaissé l’an dernier la cote R permettant d’accéder aux étapes suivantes de leur processus d’admission. En diminuant le poids des résultats scolaires dans leurs critères de recrutement, les universités accordent davantage d’importance aux aptitudes humaines des candidats, explique Stéphanie Veilleux, conseillère d’orientation au cégep Gérald-Godin.

Mes parents m’ont toujours dit : “Si tu travailles fort, tu auras tout ce que tu veux.” Ça n’a pas toujours fonctionné pour moi. J’ai étudié comme un fou au cégep, mais je me suis planté deux fois dans le processus d’admission.

Ce changement enlève une pression sur les résultats scolaires, mais ajoute une couche de stress : les étudiants envisagent parfois avec appréhension le test CASPer et les entrevues qui évaluent le jugement et les capacités sociales et professionnelles des candidats.

Le test CASPer, par exemple, se déroule entièrement en ligne. En 90 minutes, l’examen met en avant 12 scénarios hypothétiques. Pour chacun de ces scénarios, les étudiants doivent répondre à trois questions. Scénario possible : un vol à main armée survient dans un dépanneur. Comment réagissez-vous ?

« Ce test d’une heure et demie compte autant dans le processus d’admission que la matière étudiée pendant un an et demi au cégep. On peut comprendre les étudiants d’être anxieux ! » dit Liviu Danila. En temps normal, une étape supplémentaire consistant en des « mini-entrevues multiples » s’ajoute au processus d’admission. Cette étape est annulée dans les facultés de médecine francophones à cause de la pandémie, et se tient de façon virtuelle à l’Université McGill.

Aide gratuite dans les collèges

Le cégep Gérald-Godin et le collège Jean-de-Brébeuf, un établissement privé de Montréal, ont tenu des soirées virtuelles ou en présence (avant la pandémie) où l’entreprise Accès Carrière est venue présenter des témoignages d’étudiants agissant comme mentors. Une trentaine de ces mentors servent de « coachs » pour guider les élèves dans les méandres du processus d’admission, explique Liviu Danila.

Les deux établissements insistent sur le fait que leurs étudiants peuvent réussir leurs examens d’entrée en médecine ou dans d’autres facultés sans les services de tuteurs privés. Les collèges disent offrir eux-mêmes de l’accompagnement aux étudiants qui font des demandes d’admission dans des programmes contingentés.

« On leur montre des capsules vidéo sur le test CASPer ou sur les entrevues de sélection. On peut faire des entraînements aux entrevues. On les oriente aussi vers des documents de référence gratuits », dit Magali Trudeau, du cégep Gérald-Godin.

Le collège Brébeuf, de son côté, se targue d’envoyer la majorité de ses étudiants dans des facultés contingentées. « C’est notamment le collège qui, au Québec, envoie le plus grand nombre d’étudiants en médecine et en droit », indique le site Web de l’établissement. Quelque 37 étudiants de Brébeuf sont admis en moyenne chaque année dans les quatre facultés québécoises de médecine — les trois francophones plus celle de l’Université McGill —, souligne Marie-Pierre Hamel, porte-parole de Brébeuf.

Les services de tuteurs privés ne sont pas essentiels, mais tant mieux s’ils peuvent aider ceux qui choisissent d’y recourir, résume-t-elle.

« Au-delà des paramètres propres à la cote R », le collège dit offrir une préparation sur mesure aux candidats qui se présentent à des facultés où une entrevue, un portfolio, la rédaction d’une lettre de motivation ou l’appui d’une lettre de recommandation peuvent peser dans la balance. Et ces programmes sont loin de se limiter à la médecine : les aspirants étudiants en psychologie ou en architecture, par exemple, reçoivent une aide personnalisée, explique la porte-parole de Brébeuf.  

À voir en vidéo