Cégep anglophone, suicide francophone?

Isabelle Delorme
Collaboration spéciale
Une étude réalisée en 2010 avait conclu qu’étudier en anglais au cégep semblait favoriser le transfert de comportements linguistiques vers l’anglais dans les différentes sphères de la vie des étudiants.
Photo: Getty Images Une étude réalisée en 2010 avait conclu qu’étudier en anglais au cégep semblait favoriser le transfert de comportements linguistiques vers l’anglais dans les différentes sphères de la vie des étudiants.

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie

Si l’Office québécois de la langue française salue l’efficacité de la Charte de la langue française (loi 101) sur la fréquentation de l’école francophone, il observe une « attraction des collèges de langue anglaise chez les personnes ayant étudié au secondaire en français ». Arlésienne du débat politique québécois depuis l’adoption de la loi en 1977, la question de son extension au cégep — majoritairement financé par des fonds publics, contrairement à l’université — ressurgit.

Un « suicide linguistique » : cette expression émane de Charles Castonguay, professeur de mathématiques retraité de l’Université d’Ottawa et auteur de l’ouvrage Le français en chute libre : la nouvelle dynamique des langues au Québec . Il observe attentivement l’évolution des jeunes adultes, tranche d’âge qui donne le ton pour la suite. « En 2016, l’anglicisation touchait 6 % des 15-24 ans de langue française sur l’île de Montréal », constate celui qui y voit des ressemblances avec l’Ontario ou le Nouveau-Brunswick d’il y a quelques années. « C’est un signal ! Rendu là, il faut tout faire pour renverser la vapeur », estime le professeur, préoccupé par l’engouement des francophones pour les cégeps anglophones. « L’élite est en train de s’angliciser. Au préuniversitaire, le cégep anglophone attire presque la moitié des étudiants sur l’île de Montréal et 27 % à l’échelle du Québec », note M. Castonguay qui craint que cette désaffection pour le français soit contagieuse chez les adolescents.

Au-delà des statistiques, il soupçonne que le libre-choix du cégep sape la motivation de certains élèves les années qui précèdent. « Des allophones suivent leurs cours en français au secondaire parce qu’ils y sont obligés, mais ont hâte de passer à l’anglais au cégep », explique le professeur, qui croit que cela a un effet négatif sur la qualité de leur apprentissage et peut faire tache d’huile.

« Je pense que cette désaffection déteint sur leurs camarades francophones, surtout à Montréal, où il est fréquent que la majorité des élèves d’une école ne soit pas de langue française », avec le risque de perdre ensuite un français qui n’aura pas été la « langue d’avancement » dans la vie. Certains experts se sont penchés sur le sujet.

L’impact des études anglophones à l’âge adulte

En 2010, l’Institut de recherche en Amérique a mené une enquête auprès de 3200 étudiants de l’île de Montréal. L’étude avait conclu qu’étudier en anglais au cégep semblait favoriser le transfert de comportements linguistiques vers l’anglais dans les différentes sphères de la vie des étudiants.

Karine Vieux-Fort, agente de recherche à l’Université du Québec, a rencontré 37 francophones qui ont fait le choix du cégep anglophone pour sa thèse en sciences de l’éducation à l’Université de Laval. Elle a constaté que la plupart l’ont fait dans une perspective de développement personnel, de réalisation intellectuelle, d’ouverture ou pour relever un défi. Sans pour autant se détourner de leur identité linguistique par la suite.

« La majorité a navigué entre l’anglais et le français au gré des occasions et des contraintes », rapporte l’agente de recherche. Un étudiant sur les 37 a rejeté l’identité francophone. Pour d’autres, c’était le contraire. « Certains m’ont dit que travailler en anglais après leurs études leur a permis de comprendre qu’ils étaient attachés à la francophonie et fiers d’être francophones », dit celle qui souligne que sa thèse n’avait pas pour prétention de généraliser, mais de comprendre le sens de ces actions. De quoi fournir des pistes de recherche pour l’avenir.

Concordia mise sur le français

Pour vivre et travailler au Québec, la maîtrise du français est essentielle. Grâce à la contribution financière de l’Office québécois de la langue française, l’Université (anglophone) Concordia a mis en place le carrefour d’apprentissage Réussir en français, qui regroupe sous un même toit les ressources nécessaires pour apprendre le français et perfectionner ses compétences linguistiques. L’Université Concordia contribue ainsi à valoriser le français au sein de la population étudiante en général, et des étudiants étrangers et hors province en particulier. Les étudiants internationaux sont appuyés dans leur parcours d’apprentissage du français grâce aux services linguistiques ciblés. La capacité des étudiants à utiliser le français comme langue commune de travail et de communication s’en trouve renforcée. Un outil ô combien essentiel pour assurer leur participation réussie à la vie collective au Québec.

Parmi les ressources mises à la disposition de sa communauté élargie, l’Université Concordia est la seule université montréalaise à offrir le Test de connaissance du français (TCF), qui peut être utilisé pour entamer des démarches d’immigration ou dans le cadre d’une demande d’admission dans des établissements d’enseignement francophones. Une formation de préparation spécifique, ouverte à toutes et à tous, sera lancée à partir de l’automne 2021.