L'enseignement, une profession sous respirateur artificiel

Isabelle Delorme
Collaboration spéciale
La FNEEQ craint que le ministère et certaines directions d’établissements profitent de la pandémie pour cristalliser un modèle d’enseignement à distance qui augmente la «clientèle» étudiante.
Photo: iStock La FNEEQ craint que le ministère et certaines directions d’établissements profitent de la pandémie pour cristalliser un modèle d’enseignement à distance qui augmente la «clientèle» étudiante.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Au cœur de la crise depuis un an, le personnel enseignant du cégep et de l’université a dû s’adapter à des transformations rapides et inédites.

Il a fallu tout revoir en urgence : la préparation des cours, leur déroulement, l’encadrement, les corrections. Gérer aussi l’explosion des courriels… Une transformation éclair amenant une grande surcharge de travail qui a fragilisé les enseignants. « Selon un sondage réalisé l’automne dernier dans les cégeps, 20 % des répondants montraient un niveau de détresse élevé sur l’échelle de détresse psychologique de Kessler. Et c’était il y a six mois ! » rappelle Benoît Lacoursière, secrétaire et trésorier de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN), qui en appelle à des ressources supplémentaires pour apporter le respirateur dont la profession a besoin : du temps.

Dégager des marges de manœuvre

En 2020, les cégeps ont reçu 25 millions de dollars pour les deux années suivantes. Une somme insuffisante selon la FNEEQ qui déplore que les chargés de cours à l’université n’aient rien reçu, alors que l’enseignement à distance leur a apporté une surcharge de travail pour le même salaire.

20 %

C’est le pourcentage d’enseignants de cégep qui montraient un niveau de détresse psychologique élevé, selon un sondage réalisé à l’automne 2020.

« Les universités doivent offrir des conditions de travail décentes pour les enseignants comme pour les étudiants », souligne M. Lacoursière, pour qui les cours de 200 personnes doivent être remplacés par des groupes réduits. « Nous savons que, sur le plan pédagogique, il faut qu’il y ait moins d’étudiants à distance pour compenser ce que l’on perd par rapport à l’enseignement en classe », souligne le trésorier.

Des moyens seront nécessaires pour accompagner les prochaines transitions clés comme celle du secondaire au cégep et du cégep à l’université. Il faudra rattraper le retard pédagogique lié au confinement et prévenir les décrochages. « Nous devrons réduire ou libérer certaines tâches pour permettre aux enseignants d’assurer des accompagnements particuliers », préconise Benoît Lacoursière.

À ces défis s’ajoute la demande de la ministre Danielle McCann de pratiquer un enseignement dit « comodal », c’est-à-dire simultanément en présentiel et en distanciel.

S’immuniser contre la marchandisation de l’enseignement

« On ne peut pas penser qu’on peut généraliser le comodal du jour au lendemain », note le trésorier, qui estime impératif de revenir au présentiel dès que les conditions sanitaires le permettront. « C’est comme ça qu’on doit travailler. Toutes les transformations (comodal, enseignement à distance) doivent se faire de façon ordonnée, négociée et encadrée pour assurer la qualité de l’enseignement et se prémunir contre la marchandisation de l’éducation », estime-t-il.

M. Lacoursière craint que le ministère et certaines directions d’établissements profitent de la période pour cristalliser un modèle d’enseignement à distance qui augmente la « clientèle » étudiante. « C’est une pression pour vendre des cours, un phénomène bien connu aux États-Unis. L’enseignement est vu comme un marché avec une course à l’international ; les cours sont délocalisés et cela accentue la concurrence », regrette le trésorier. Avec le risque que les petits établissements situés à l’extérieur des grands centres ne puissent pas faire face aux plus gros, qui ont davantage de ressources.

Mettre en place une vraie consultation

Pour porter ses revendications, le syndicat a besoin d’un bon système de vases communicants. Du côté du ministère, il semble grippé depuis le début de la pandémie, estime la FNEEQ. « On nous a informés des annonces en matière d’éducation quinze minutes avant les conférences de presse ; on nous a invités à des consultations où nous avions deux minutes pour présenter notre point de vue », déplore M. Lacoursière, pour qui le gouvernement a davantage écouté les directions des cégeps et des universités. Le trésorier déplore la sous-représentation des organisations enseignantes lors de la consultation sur la réussite dans l’enseignement supérieur lancée en 2021. « Dans des ateliers de 20 personnes, il y avait un seul enseignant ! » dit celui qui regrette que les positions du syndicat soient de ce fait minorées, voire ignorées.

M. Lacoursière se réjouit en revanche qu’en interne, le syndicat ait su faire fonctionner l’ascenseur en continuant à faire remonter les informations. « Cela a été un défi d’organiser des réunions syndicales à distance et des élections, d’autant que nous avons une culture impliquant beaucoup de réunions. Mais nous nous sommes adaptés, même si nous avons hâte de nous revoir, car notre travail est très humain, et le contact est essentiel. »