Deux fois plus d’élèves sont scolarisés à la maison depuis la pandémie

«L’école à la maison est une soupape pour sortir du système quand ça ne fonctionne pas», affirme Marine Dumond, présidente de l’Association québécoise pour l’éducation à domicile. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «L’école à la maison est une soupape pour sortir du système quand ça ne fonctionne pas», affirme Marine Dumond, présidente de l’Association québécoise pour l’éducation à domicile. 

Les turbulences qui secouent le réseau de l’éducation depuis un an ont convaincu des milliers de parents de sortir leurs enfants de l’école pour les éduquer eux-mêmes à la maison, sans le soutien d’un enseignant. Le nombre d’élèves scolarisés par leurs parents a plus que doublé dans la dernière année, révèlent les chiffres du ministère de l’Éducation.

Le nombre de ces élèves scolarisés à la maison a bondi de 5964 à 12 920 depuis le mois de mars 2020. On est cependant loin d’un exode, puisqu’environ 1 % des élèves québécois sont scolarisés à la maison, souligne le ministère. Il s’agit d’un enseignement entièrement donné par les parents, à ne pas confondre avec les cours à distance assurés par des professeurs en raison de la pandémie.

Les risques d’infection à l’école sont une des principales raisons invoquées par les parents qui décident de scolariser eux-mêmes leurs enfants. D’autres veulent éviter l’instabilité causée par les fermetures ponctuelles de classe. L’imposition du masque pour les petits du primaire, en vigueur depuis lundi, a ajouté à la grogne de parents inquiets pour l’équilibre mental de leurs enfants.

« On a été submergés d’appels à plusieurs reprises depuis la rentrée scolaire du mois d’août dernier. L’école à la maison est une soupape pour sortir du système quand ça ne fonctionne pas », explique Marine Dumond, présidente de l’Association québécoise pour l’éducation à domicile (AQED).

L’école à la maison est un choix depuis longtemps pour des parents qui tiennent à offrir une éducation sur mesure à leurs enfants, sans passer par le « moule scolaire ». Les bouleversements entraînés par la pandémie ont toutefois accéléré la réflexion de milliers de parents, qui se sont tournés vers l’enseignement à domicile.

« Une bénédiction »

« L’élément déclencheur pour nous, c’est vraiment la pandémie. Si un enfant ramène le virus à la maison et qu’un des parents tombe malade, ça peut être tout un traumatisme », explique Magalie Salib, mère de Christophe, un garçon de 2e année du primaire.

La Lavalloise et son conjoint ont décidé de garder leur fils à la maison en janvier, au retour du congé des Fêtes. Ils avaient l’impression que les mesures sanitaires étaient insuffisantes, compte tenu de l’ampleur des cas de COVID-19 dans la communauté. Ils n’ont jamais regretté leur décision.

« La pandémie a été une bénédiction pour mon garçon », dit-elle sans détour. Christophe avait pris un retard important depuis le confinement du printemps dernier. Il avait de grandes difficultés en lecture. Magalie Salib passait plus de deux heures par soir à l’aider à faire ses devoirs. Toute la famille était épuisée.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Magalie Salib et son conjoint ont décidé de garder leur fils à la maison.

Depuis qu’il est scolarisé à la maison, c’est le jour et la nuit : en tout juste deux mois, le garçon a fait des pas de géant. Il prend plaisir à lire. Il écrit des phrases plus complexes. « Avant il écrivait : “Le chien est petit.” Maintenant, c’est : “Le petit chien noir aime japper” », raconte la mère de famille avec soulagement.

Magalie Salib et son conjoint, en télétravail à cause de la pandémie, se partagent la tâche d’enseigner. La mère de Magalie, enseignante à la retraite, donne un coup de main à l’occasion. Avec le recul, Magalie Salib constate que son fils « ne rentre pas dans le moule scolaire ». Malgré toute la bonne volonté des enseignants, Christophe manquait de soutien à cause de la rareté des ressources. À l’école, on disait que le garçon avait besoin de Ritalin. Il n’avait finalement que des difficultés en lecture.

Virage réussi

Nathalie Séguin, belle-mère de deux garçons du secondaire, s’est aussi convertie à l’école à la maison. Elle est convaincue qu’elle, son conjoint et la mère des enfants ont pris la bonne décision en commençant à enseigner aux deux adolescents durant le confinement du printemps dernier. Depuis, l’enseignement à la maison continue. La famille a mis le paquet : ils ont acheté un projecteur, un écran et plus de 1800 $ en matériel pédagogique.

« On s’est rendu compte que pour le plus vieux, c’était mieux avec l’école à la maison », explique Nathalie Séguin. Alexis a un trouble de dyslexie, de dysorthographie et un déficit de l’attention. Il apprend mieux qu’à l’école avec un tuteur privé et avec sa famille. Sa belle-mère a été chargée de cours à l’université avant de réorienter sa carrière — le couple exploite une ferme à Terrebonne, dans la couronne nord de Montréal.

De son côté, le plus jeune, Ulric, est retourné à l’école en janvier, après un printemps et un automne à la maison. Il s’ennuyait de ses amis et avait besoin de bouger.

Manque de soutien

Nathalie Séguin est étonnée du peu d’aide offerte à l’enseignement à domicile. Contre toute attente, elle a dû se démener pour obtenir les manuels scolaires des garçons, que l’école du quartier et le centre de services refusaient de lui fournir, dans l’indifférence du ministère de l’Éducation.

« C’est difficile pour les parents. On n’a pas de soutien du ministère. Il y a beaucoup de découragement et de frustration », dit Marine Dumond, présidente de l’Association québécoise pour l’éducation à domicile (AQED).

Les parents se plaignent de la réforme de l’enseignement à la maison entrée en vigueur il y a deux ans, qui a créé « énormément de bureaucratie », souligne Mme Dumond. Pour mettre un frein aux écoles illégales, le ministre Jean-François Roberge oblige ainsi les parents à produire un plan complet de scolarisation de leurs enfants, suivi par des agents du ministère.

Des parents ont des difficultés à s’y retrouver dans cette mécanique complexe, mais le ministère de l’Éducation semble débordé, déplore l’AQED. Au moment où ces lignes étaient écrites, le ministère n’avait pas été en mesure de répondre aux questions du Devoir.

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