Le nouveau programme des maternelles 4 et 5 ans divise

Le nouveau programme pédagogique des maternelles 4 ans et 5 ans, qui doit être implanté dans les écoles à compter de l’automne prochain, fait l’objet de vives contestations. Selon ce que Le Devoir a appris, des départements de sciences de l’éducation issus d’au moins quatre universités s’opposent à un virage décrété par Québec prévoyant d’enseigner l’alphabet aux tout-petits dès le préscolaire.

L’enseignement des lettres à la maternelle, décrété par le ministre de l’Éducation après une vaste consultation, divise les membres de la profession. Il s’agit d’un changement de cap par rapport à la mission traditionnelle du préscolaire, qui vise le « développement global » des enfants par le jeu. Il est jugé essentiel d’éviter la « course à la performance » des autres niveaux d’enseignement.

Au cabinet du ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, on fait valoir que le nouveau programme de maternelle maintient l’apprentissage par le jeu, en respectant le rythme des petits. Il vise toutefois à détecter dès le plus jeune âge les enfants à risque de développer des problèmes d’apprentissage, comme le prônent les plus récentes recherches en éducation.

« On doit agir quand on sait que la moitié des adultes québécois sont considérés comme des analphabètes fonctionnels », résume une source gouvernementale.

La tendance au décrochage scolaire est aussi jugée préoccupante : à peine 64 % des élèves du réseau public obtiennent leur diplôme du secondaire dans le temps prévu de cinq ans. Dans certaines régions, près d’un garçon sur deux n’a toujours pas de diplôme sept années après le début de ses études secondaires.

Ce débat sur l’enseignement des lettres à la maternelle soulève les passions au sein des facultés d’éducation. Des départements issus de quatre établissements (Université de Montréal, Université du Québec à Montréal, Université du Québec en Outaouais et Université du Québec à Trois-Rivières) ont ainsi voté des résolutions qui dénoncent le nouveau programme du préscolaire, adopté selon eux sans tenir compte des multiples points de vue scientifiques en matière de développement des tout-petits.

« La version finale du programme-cycle à l’éducation préscolaire 4-5 ans se doit, dans le respect de notre mission dans le monde de l’éducation, d’être représentative d’un véritable travail de concertation, d’une prise en compte nuancée et complète des données de la recherche scientifique et des besoins des enfants », indique une résolution du Département des sciences de l’éducation de l’UQO adoptée à la majorité la semaine dernière, le 26 février 2021.

La résolution déplore « l’imposition de ce modèle de prévention prédictive [qui] remet en question vivement la liberté académique des nombreux professeurs.es-chercheurs.es, formateurs.trices des futurs.es enseignants.es qui auront la responsabilité de présenter ce programme ».

À l’UdeM, le département de didactique, ainsi que celui de psychopédagogie et d’andragogie, a voté à l’unanimité des résolutions dénonçant le manque de transparence du processus mis en place pour réviser le programme. L’enseignement des lettres a été imposé en dernière ligne, « sans tenir compte de l’avis des experts et des acteurs de terrain », indiquent les résolutions.

Jean-François Del Torchio, porte-parole du ministre Jean-François Roberge, souligne que le programme révisé du préscolaire fait l’objet d’un consensus dans le milieu de l’éducation — à défaut d’unanimité. Les deux grands syndicats d’enseignants sont favorables au nouveau programme, de même que les ordres professionnels ou les associations d’orthopédagogues, de psychologues, de psychoéducateurs et d’orthophonistes, les fédérations de comités de parents et des groupes de lutte contre les troubles d’apprentissage.

Le cabinet du ministre souligne que les opposants à la réforme du programme de la maternelle sont nettement minoritaires au sein du milieu de l’éducation. Les résolutions dénonçant le nouveau programme sont issues de 4 des 12 universités québécoises offrant des programmes en sciences de l’éducation.

L’opposition au programme révisé est fédérée par l’Association d’éducation préscolaire du Québec (AEPQ). Ce groupe affirme représenter 2500 membres « engagés et intéressés par l’éducation préscolaire au Québec ».

Selon ce que Le Devoir a appris, la présidente du Comité de suivi de l’implantation du cycle d’éducation préscolaire (CSICEP), Monique Brodeur, a fait parvenir une mise en demeure à l’AEPQ, le 20 décembre 2020, exigeant des rétractations au sujet d’allégations formulées dans une lettre au premier ministre, François Legault, et au ministre Jean-François Roberge.

Les échanges entre l’AEPQ et Mme Brodeur ont été publiés sur le site de l’association. Une lettre de rétractation et d’excuses proposée par Mme Brodeur fait partie de l’échange de correspondance que les deux parties ont convenu de rendre public, mais n’a jamais été signée par la présidente de l’AEPQ, Maryse Rondeau, ou par d’autres membres de l’AEPQ. La lettre ne constitue aucunement un aveu de quelque sorte de la part de l’AEPQ ou de sa présidente.

Dans l’échange de correspondance rendu public, Mme Brodeur défend le travail de son comité, qui a livré une synthèse des plus récentes connaissances en matière d’enseignement préscolaire, selon elle.

Monique Brodeur est convaincue que l’enseignement des lettres à la maternelle est tout à fait compatible avec le développement respectueux du rythme des enfants. « La connaissance des noms et des sons des lettres est un ingrédient fondamental [de l’enseignement préscolaire]. C’est comme faire un gâteau avec de la farine et des œufs », dit-elle au Devoir.

Le but est de dépister dès la maternelle les difficultés d’apprentissage ou de comportement, pour soutenir rapidement les enfants à l’aide de spécialistes, explique-t-elle. Pourquoi ? Parce que les difficultés de comportement ou de lecture chez les tout-petits sont les deux plus grands indicateurs de décrochage scolaire futur, précise Mme Brodeur.

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Une version antérieure de ce texte indiquait erronément que la présidente de l’AEPQ, Maryse Rondeau, et d’autres membres de l’association s’étaient excusés auprès de Monique Brodeur, présidente du CSICEP, pour des allégations au sujet de celle-ci. Or, ce projet de rétractation n’a jamais été signé par Mme Rondeau ou par d’autres membres de l’AEPQ.