Tout en prêts, rien en bourses - Grincements de dents parmi les étudiants

Les premiers effets concrets des controversées coupes de 100 millions de dollars imposées en avril au programme de bourses au Québec, au profit du programme de prêts, commencent à se faire sentir. «Tout ce que j'ai eu l'an dernier en bourse, je l'aurai cette année en prêt», constate amèrement un étudiant de maîtrise à l'Université Laval, qui a reçu cette semaine le détail du calcul de l'aide financière qui lui sera accordée pour 2004-05. Une bien mauvaise surprise, pour lui comme pour plusieurs autres.

«Je pensais avoir environ 3200 $ de dette en juin 2005, explique une autre étudiante, Suzie Cloutier. Mais, selon le calcul effectué, j'en aurai pour 8400 $. Ça change pas mal de choses.» L'étudiante raconte que, selon les normes en vigueur jusqu'à tout récemment, elle aurait dû recevoir une bourse de 6750 $ et un prêt de 3250 $ pour l'aider à terminer sa maîtrise en service social à l'Université Laval. «J'aurai finalement le même montant d'aide global, soit 10 000 $, mais là-dessus il n'y a que 1600 $ en bourse. À ce prix-là, je n'ai plus les moyens d'étudier.»

Pour Gilles Gagnon, qui arrive au bout de sa maîtrise en philosophie, l'équation est encore plus directe: «J'ai moi aussi le même montant que l'an dernier (7600 $). Mais, en 2003-2004, j'avais 2600 $ de prêt et 5000 $ en bourse. Là, avec la même situation financière, ma bourse totalise 300 $ et mon prêt sera de 7300 $.»

Résultat? Un endettement supplémentaire de près de 5000 $ pour l'universitaire âgé de 28 ans. «Ça m'embête pas mal, dit-il. Je suis en train de reconsidérer mon choix de continuer mes études après cette année, sinon le niveau d'endettement va être trop élevé.»

Même situation pour Sylviane, qui planche sur un bacc en ergothérapie à l'Université d'Ottawa. Des ententes entre universités francophones lui permettent d'être aidée financièrement par le gouvernement du Québec. L'an dernier, elle a ainsi reçu 10 000 $ d'aide, dont 3000 $ en bourse. Cette année, ce sera seulement un prêt. «C'est lourd en bout de ligne.»

Des cas comme ceux-là, la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) s'attend à en voir des tonnes d'ici l'automne. Les lettres de calcul commencent à peine à arriver, observe François Dumontier, et déjà les quelque associations étudiantes encore ouvertes à ce temps-ci de l'année reçoivent des commentaires d'étudiants inquiets. Au service d'aide financière de l'Université Laval, une préposée a confié hier que la réaction des jeunes qui découvrent le nouveau plafond de prêt est unanime: une désagréable surprise, exprimée plus fortement qu'à l'habitude. «C'est notre dossier majeur de la rentrée, dit François Dumontier. On est en train d'élaborer notre plan d'action pour réagir à ce qui ressemble à un dégel camouflé des frais de scolarité.»

Les chiffres que les étudiants découvrent concrètement aujourd'hui sont pourtant connus depuis plusieurs semaines déjà. «Mais c'est difficile à figurer tant qu'on n'a pas un exemple précis», dit Gilles Gagnon. C'est lors du dépôt des crédits du dernier budget Séguin que le gouvernement a annoncé sa décision de hausser le plafond des prêts maximaux accordés aux étudiants avant qu'ils n'aient droit à une bourse. La mesure s'applique à tous les étudiants.

Le barème passe de 2120 $ à 3150 $ au collégial, de 2680 $ à 4630 $ au premier cycle universitaire et de 3720 $ à 5670 $ au deuxième cycle. La différence entre les montants est directement l'équivalent d'un endettement supplémentaire, avouait alors le ministre de l'Éducation, Pierre Reid. Il a promis en échange un programme de remboursement proportionnel pour aider les étudiants à payer le surplus d'endettement occasionné. Mais le plan n'en est encore qu'au stade de l'ébauche. «On y travaille toujours», a dit hier l'attachée de presse du ministre.

L'objectif du gouvernement était d'arriver à respecter la promesse du maintien du gel des frais de scolarité, tout en arrivant à récupérer ailleurs une somme de 100 millions qui manquait dans les coffres. Les critiques ont été vives, malgré que Jean Charest ait décrit la mesure comme un «choix équitable».

Selon Rhéal Massicotte, de l'Aide financière aux études du ministère de l'Éducation, la réaction est normale. «Ça ne peut pas être une mesure populaire: l'aide ne diminue pas, sauf que l'endettement augmente. Mais il reste qu'on a encore le régime le plus généreux du Canada [711 millions en 2004-2005].» M. Massicotte dit que, pour l'instant, son organisme n'a pas perçu la grogne des étudiants. «Les étudiants n'ont pas rencontré le personnel scolaire, c'est la période des vacances et les avis n'ont pas tous été envoyés. Mais c'est sûr qu'on s'attend à ce que ça bouge plus tard, on en est conscient.»

Concernant le mode de paiement mensuel et direct qui devait être instauré cet automne mais qui a été reporté d'au moins une session, Rhéal Massicotte confirme que ce sont des problèmes de logiciel qui causent les maux de tête. «Ça va se régler, dit-il, ça prend juste un peu plus de temps. On va donc payer en un seul chèque pour l'automne.»

Un chèque qui aura quand même un petit arrière-goût pour les 75 000 bénéficiaires de bourses.