Rares cours en classe au cégep et à l’université

Le Collège Lionel-Groulx, à Sainte-Thérèse, s’est donné comme objectif que chaque élève ait une journée en présentiel par semaine pour cette session d’hiver, dans un but de réussite scolaire et de santé mentale.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le Collège Lionel-Groulx, à Sainte-Thérèse, s’est donné comme objectif que chaque élève ait une journée en présentiel par semaine pour cette session d’hiver, dans un but de réussite scolaire et de santé mentale.

Le retour en classe promis dans les cégeps et les universités se fait attendre. Près de deux semaines après l’engagement de la ministre Danielle McCann d’offrir des cours en présence une journée par semaine sur les campus, l’enseignement à distance se poursuit pour la vaste majorité des étudiants, qui ressentent plus que jamais la « fatigue COVID-19 ».

La quasi-totalité des établissements avaient organisé la session d’hiver en enseignement virtuel, sauf pour les activités de laboratoire et les stages, d’après les directives du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Santé publique. L’annonce d’un retour en classe, même partiel, est arrivée trop tard pour le paquebot de l’enseignement supérieur, qui met du temps à changer de cap.

Audrey Langelier sent que son moral commence à chanceler. Depuis le mois d’août dernier, toutes ses journées se ressemblent : devant son écran d’ordinateur, elle se branche à ses cours à distance en études littéraires à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

La jeune femme de 24 ans n’a pas mis les pieds sur le campus de l’UQAM depuis le début de ses études. Pendant qu’elle suit ses cours en ligne, son conjoint, en télétravail, discute avec ses clients au téléphone dans le logement de trois pièces et demie du couple, à Verdun. Et parfois, si les voisins parlent fort, leurs voix résonnent jusque dans la pièce.

Quand elle a entendu la ministre de l’Enseignement supérieur encourager les cégeps et les universités à offrir au moins une journée en classe par semaine, Audrey Langelier a perçu une lueur d’espoir. Mais depuis, rien n’a changé. Le ronronnement des rencontres sur Zoom continue comme avant.

« Je ne crois plus aux annonces de la ministre. Ça crée de faux espoirs et de la déception chez les étudiants », explique Audrey, qui a fait un retour sur les bancs d’école après avoir perdu son emploi en raison de la crise économique.

Elle n’est pas la seule à souffrir de scepticisme. Et d’isolement. Laurie-Li Frenette, étudiante de première année en sciences humaines au Collège de Maisonneuve, se demande si son programme va « encore tomber à travers les craques du système ». Les professeurs et les étudiants en sciences humaines ont l’impression d’être les derniers considérés quand vient le temps de déterminer quels programmes passeront en enseignement en présence.

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le Collège Lionel-Groulx fait partie des rares établissements d’enseignement supérieur, avec le cégep et l’Université de Sherbrooke, à accueillir des étudiants en «présentiel».

Laurie-Li a pourtant de grandes difficultés à se concentrer, au fil des heures passées devant son écran. Elle est surchargée de travaux scolaires. Elle est fatiguée. « Il n’y a plus de frontière entre l’école et la maison. Parfois, je ne sors pas de chez moi de la journée. C’est malsain », dit-elle.

Elle rêve de « sortir de sa bulle », de s’habiller autrement qu’en « linge mou », de se faire des amis au cégep. De jaser avec les professeurs entre les cours.

Alerte à la détresse

La pandémie influe considérablement sur le moral des étudiants : 81 % d’entre eux vivent de la détresse psychologique, selon un sondage mené en novembre dernier pour l’Union étudiante du Québec (UEQ) ; 3 % des répondants ont même déclaré avoir fait une tentative de suicide, indique le coup de sonde mené par la firme Léger auprès de 1209 étudiants de 17 établissements québécois.

Au Collège Lionel-Groulx de Sainte-Thérèse, dans les Basses-Laurentides, on a constaté, lors de la session d’automne, que la présence en classe manquait cruellement aux élèves. Non seulement pour la réussite scolaire, mais surtout pour la santé mentale. Le directeur des études, Philippe Nasr, a convaincu son personnel et la Santé publique régionale, dès le mois de décembre, de tout mettre en œuvre pour que chaque élève ait au moins une journée en présence par semaine à la session d’hiver.

La présence en classe a même des effets bénéfiques quand on passe à l’enseignement sur Zoom. Je vois que mes élèves sont allumés.

Et ça fonctionne. Même en zone rouge, dans une ville de la Communauté métropolitaine de Montréal. Le Collège fait partie des rares établissements d’enseignement supérieur, avec le cégep et l’Université de Sherbrooke, à accueillir des étudiants en « présentiel ». Mais il faut pour cela une grande volonté de sortir des sentiers battus.

Entre 80 % et 85 % des étudiants du Collège Lionel-Groulx viennent sur le campus chaque semaine. La direction utilise les fonds attribués au réseau collégial à la fin de 2020 par la ministre McCann pour réduire le nombre d’élèves par groupe — une mesure obligatoire pour respecter la distanciation. Ce financement a permis d’embaucher des enseignants : la diminution du nombre d’étudiants par classe entraîne la création de groupes supplémentaires.

Les professeurs ont embarqué dans le projet avec enthousiasme à la condition que cela se fasse sur une base volontaire, explique Judith Trudeau, vice-présidente du Syndicat des enseignantes et des enseignants du Collège Lionel-Groulx. Pour les volontaires, le retour en classe a été « une bouffée d’air frais ».

Denis Paquin, professeur en économie, s’est porté volontaire pour retourner en classe. Il enseigne deux heures en classe et deux heures à distance. Avec 22 élèves plutôt que 34 dans son groupe, il peut consacrer plus d’attention à chacun. « Je leur ai dit : “On va viser 100 % de réussite.” La présence en classe a même des effets bénéfiques quand on passe à l’enseignement sur Zoom. Je vois que mes élèves sont allumés. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Denis Paquin, professeur en économie, s’est porté volontaire pour retourner en classe.

Un gros casse-tête

Le directeur des études, Philippe Nasr, souhaite élargir la présence en classe lors des semestres de l’été et de l’automne prochain. Si la Santé publique le permet, bien sûr. D’après son expérience, il doute cependant que l’appel de la ministre McCann à accueillir davantage d’étudiants sur les campus cet hiver, lancé il y a une dizaine de jours, mène à des résultats immédiats ailleurs dans le réseau. « Il faut absolument le planifier à l’avance, explique-t-il. Les défis logistiques sont immenses. »

À l’UQAM, l’opération est tellement complexe que l’augmentation des activités en présence sur le campus surviendra à compter de la mi-mars, indique la porte-parole Jenny Desrochers. « Il faut faire les choses correctement et de manière sécuritaire, dit-elle. Ça demande beaucoup de préparation. »

Il faut créer un système de réservation pour les locaux où les étudiants pourront désormais travailler en groupes de six. Planifier la désinfection de tous les espaces avant et après chaque utilisation. Installer des caméras et des micros dans les classes en vue de la pédagogie « comodale », où le professeur enseigne à la moitié du groupe en présence et diffuse à distance pour l’autre moitié des étudiants.

Michel Lacroix, président du Syndicat des professeurs de l’UQAM, s’indigne que certaines voix mettent en doute la volonté des enseignants de soutenir les étudiants en revenant en classe. « Le milieu universitaire était déjà soumis à de fortes pressions, engendrant des problèmes majeurs de santé au travail, quand la pandémie a surgi », écrit-il dans une déclaration cosignée avec ses collègues Vincent Boutonnet, Louise Briand et Stéphanie Demers, de l’Université du Québec en Outaouais.

« Des années d’austérité ont marqué notre réseau universitaire, livré à la compétition tous azimuts. Enquête après enquête auprès du corps professoral, les données signalent un taux préoccupant d’anxiété élevée (47,7 % à l’UQAM, en 2018), de symptômes dépressifs et d’idéations suicidaires ; les coûts des congés pour santé psychologique et les dépenses d’anxiolytiques et d’antidépresseurs montent en flèche. Comment expliquer cela ? Par les pressions croissantes à la performance et la charge de travail sans cesse plus grande, essentiellement », ajoutent-ils.

 

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