Un professeur décédé donne des cours virtuels à l’Université Concordia

Une porte-parole de l’Université Concordia, Vannina Maestracci, dit que l’institution «regrette» qu’un étudiant «ait eu le sentiment de ne pas avoir été clairement informé» au sujet de M. Gagnon. La biographie du professeur dans les informations sur le cours fournies aux étudiants inscrits vient d’être modifiée, assure-t-elle.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Une porte-parole de l’Université Concordia, Vannina Maestracci, dit que l’institution «regrette» qu’un étudiant «ait eu le sentiment de ne pas avoir été clairement informé» au sujet de M. Gagnon. La biographie du professeur dans les informations sur le cours fournies aux étudiants inscrits vient d’être modifiée, assure-t-elle.

Devant son écran, Aaron Ansuini buvait les paroles de François-Marc Gagnon. Le professeur, un spécialiste de Paul-Émile Borduas et consorts, parle avec exaltation de la peinture québécoise, des chevaux, de la neige. Il mentionne une œuvre, dont il connaît personnellement le collectionneur. Une question très pointue vient en tête de M. Ansuini. Il prend son clavier et cherche l’adresse courriel du professeur sur le Web pour lui écrire un mot. Il trouve plutôt sa notice nécrologique.

« J’ai d’abord cru que c’était une coïncidence, qu’il y avait un autre enseignant avec le même nom ! » raconte M. Ansuini. Rapidement, il réalise cependant qu’il s’agit bien du professeur dont il est en train d’écouter le cours : François-Marc Gagnon, sommité de l’histoire de l’art québécois, professeur à l’Université Concordia, décédé en mars 2019 à l’âge de 83 ans.

« C’était glauque, rapporte M. Ansuini. J’étais sur le point de lui poser une question. Quand tu comprends que quelqu’un que tu croyais vivant est en fait décédé, c’est décontenançant. À ce point, j’avais évidemment mis la vidéo en pause. Et quand je l’ai relancé, sachant que le professeur Gagnon n’était plus parmi nous, j’ai ressenti une grande tristesse. »

Comment aurais-je pu manquer une information aussi flagrante ?

Toujours incrédule, M. Ansuini cherche un peu plus tard un avertissement dans ses courriels ou dans la documentation du cours From Realism to Abstraction in Canadian Art. « J’ai fouillé partout, je voulais être sûr que ce n’était pas mon erreur. Comment aurais-je pu manquer une information aussi flagrante ? »

Manque de communication

Il ne trouve rien qui indique que M. Gagnon est mort. Des courriels qu’il imaginait écrits par l’émérite professeur sont en fait sans signature. Deux noms figurent sur le plan de cours : Marco Deyasi, l’enseignant responsable, et François-Marc Gagnon, qui donne les leçons filmées.

Bizarrement, le professeur Deyasi, entré en fonction à l’Université Concordia à l’automne 2019, ne savait pas lui non plus que le professeur Gagnon était mort. Il l’a appris il y a quelques jours en lisant un gazouillis à ce sujet publié par M. Ansuini sur Twitter.

« Je pensais que le professeur Gagnon était retraité », a-t-il déclaré en entrevue au média spécialisé américain The Chronicle of Higher Education, qui a d’abord rapporté l’histoire de M. Ansuini.

D’autres étudiants inscrits à des cours faisant partie du catalogue eConcordia, qui regroupe des cours spécifiquement conçus pour le numérique, ont également confié au Devoir avoir été déroutés d’apprendre que le professeur sur leur écran était en fait dans l’au-delà.

C’est notamment le cas de Sania Malik, qui suivait à l’hiver 2019 un cours en ligne du département de communication. Les séances virtuelles étaient animées par Dennis Murphy, un professeur de renom ayant cinq décennies derrière la cravate. « Le cours était excellent, dit-elle. Je n’ai eu aucun problème. »

Aucun problème, mais toute une surprise. Mme Malik n’a seulement appris à la toute fin de la session que le professeur Murphy, dont la voix ponctuait chacune des diapositives numériques de ce cours sur la propagande, n’était plus de ce monde depuis novembre 2018.

« Dans la dernière vidéo de la session, raconte-t-elle, il parlait de sa mère qui avait rendu l’âme. C’était très touchant. J’ai eu envie d’en savoir plus sur lui donc j’ai cherché son nom dans Google. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que le professeur Murphy était lui-même décédé. »

« J’ai trouvé cela très bizarre, dit la jeune femme maintenant diplômée. C’est un peu comme si je réalisais que la personne qui nous avait enseigné était un fantôme. »

Mon père aurait été heureux d’apprendre que ses vidéos touchent de plus en plus d’étudiants et que ceux-ci les trouvent instructives

Mme Malik ne se souvient pas si la classe avait été avertie du fait que M. Murphy était mort quelques semaines avant le début de la session. Un autre enseignant responsable du cours communiquait avec eux, mais seulement par courriel.

Aux yeux d’Aaron Ansuini, ces affaires soulèvent des questions importantes. « Quand un professeur parle de sa vie, de ses connaissances dans le monde de l’art, on devrait pouvoir lui poser des questions. C’est pour ça qu’on paye pour l’université : pour avoir un enseignant », dit-il.

Même s’il doit passer à travers un écran, le contact humain entre un professeur et son élève est primordial, ajoute-t-il. « Au minimum, il faudrait savoir si l’enseignant est mort ou vivant. »

Une porte-parole de l’Université Concordia, Vannina Maestracci, dit que l’institution « regrette » qu’un étudiant « ait eu le sentiment de ne pas avoir été clairement informé » au sujet de M. Gagnon. La biographie du professeur dans les informations sur le cours fournies aux étudiants inscrits vient d’être modifiée, assure-t-elle.

À la connaissance de Mme Maestracci, l’établissement n’offre pas d’autres cours post-mortem que les deux donnés par M. Gagnon sur l’art canadien. Dans le cas de M. Murphy, les contraintes étaient temporelles. Un autre enseignant a préparé une nouvelle mouture du cours numérique dans l’année suivant son décès. Le cours du défunt n’est plus utilisé.

Garder le savoir vivant

Yakir Gagnon, le fils de François-Marc Gagnon, ne tient pas rigueur à l’Université Concordia d’avoir mal informé les étudiants concernés au sujet de son père.

Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir L'historien de l'art François-Marc Gagnon le 21 janvier 2008
« Mon père aurait été heureux d’apprendre que ses vidéos touchent de plus en plus d’étudiants et que ceux-ci les trouvent instructives. Il ne se serait pas trop soucié de savoir qui profite de quoi, tant que ces vidéos sont accessibles au public d’une manière ou d’une autre », écrit-il dans un courriel au Devoir.

La question de la propriété intellectuelle du matériel produit par des enseignants disparus dépasse largement le cas présent, estime par ailleurs Yakir Gagnon, qui est zoologiste à l’Université de Lund, en Suède.

À ce sujet, la porte-parole Vannina Maestracci explique que les cours habituels — qu’ils soient donnés en présence ou virtuellement, en raison de la pandémie — sont la propriété intellectuelle des membres du corps enseignant, comme le prévoient les conventions collectives.

Ce principe ne s’applique cependant pas nécessairement aux cours conçus spécifiquement pour le numérique. « Pour les cours eConcordia, cela dépend de plusieurs éléments, dont l’existence d’une affiliation syndicale et de la convention collective correspondante », écrit Mme Maestracci.

 
14 commentaires
  • Jean-François Fisicaro - Abonné 30 janvier 2021 05 h 18

    Extraordinairement ordinaire ...

    Il me semble plutôt extraordinaire de savoir que le savoir peut survivre au trépas d'un érudit passionné dont la prestation aura été captée de son vivant. Et extraordinaire que des étudiants qui lui succède puisse profiter de cette passion et de ce savoir. Par contre, qu'une institution qu'on pourrait espérer sérieuse ne prenne pas la peine d'aviser minimalement ses étudiants que la prestation qui leur est servie l'est par quelqu'un qui n'est plus de ce monde, ça c'est plutôt "ordinaire" !

    Suis content d'apprendre que "la biographie du professeur dans les informations sur le cours fournies aux étudiants inscrits vient d’être modifiée ...". C'eut été un peu plus brillant que ce soit fait dès le début ...

    • Carol Bernier - Abonnée 30 janvier 2021 10 h 43

      ... Oui bien sûr, il faut transmettre encore et encore le savoir de Monsieur Gagnon. Mais sous cette forme c'est plutôt une série de conférences et non un cours. Qui est payé pour donner ce cours? Et les étudiants ont-ils les mêmes frais pour ce cours? Déjà que les échanges sont difficiles en ces temps de pandémie, il ne faudrait pas en ajouter une couche! Depuis toujours des enseignants se servent des notes de cours d'un autre enseignant. Mais il y a des limites il me semble.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 30 janvier 2021 07 h 58

    Économie

    Il s'agit d'une économie non négligeable pour Concordia dun salaire qu'elle ne verse pas, non plus semble-t-il aux ayant-droits.
    Et ça soulève d'autres questions à savoir si c'est une pratique courante à Concodia, dans nos autres universités? Est-ce conforme aux règles éthiques de l'enseignement supérieur, à celles de la propriété intellectuelle ? Est-ce équitable à l'égard des étudiants quant à leur accès à un professeur pour leur formation? Est-ce pris en compte dans le financement par lEtat de l'université ? L'Etat est-il seulement au courant de cette pratique?
    Le Devoir devrait avoir rapidement des réponses à des questions du genre, lui qui s'affiche dans certaines publicités comme étant Le Devoir-Concordia.

    Jacques Bordeleau

  • Frédéric Lavoie - Inscrit 30 janvier 2021 08 h 25

    La démocratisation de l'enseignement

    Quel beau texte, et quelle belle réaction du fils ! Chargé de cours moi-même à l'Université depuis 5 ans, j'estime que les moments historiques que nous vivons, et l'électrochoc pandémique que nous vivons offrent cette occasion unique de démocratiser l'enseignement. Il y a un an à peine, je n'aurais même pas pensé au fait que certaines de mes capsules de cours, en fichier numérique, allaient pouvoir être potentiellement vues par la famille, les amis·es, et potentiellement susciter des échanges hors-cours. Nous assistons, je l'espère, à une démocratisation des enseignements dont certaines formes survivront au contexte actuel.

  • Noémie Leclerc - Inscrite 30 janvier 2021 10 h 13

    Et le cours est demeuré en ligne de la retraite au décès soit pendant 8 ans...?!

    "Dans le cas de M. Murphy, les contraintes étaient temporelles. Un autre enseignant a préparé une nouvelle mouture du cours numérique dans l’année suivant son décès. Le cours du défunt n’est plus utilisé."

    Hors M. Murphy à pris sa retraite en 2010.
    Je me souviens, j'ai fait partie de sa dernière cohorte en personne. J'ai gradué en juin 2010. C'est lui qui était sur scène pour me remettre mon diplôme et j'en étais très contente puisque c'etait l'un de mes professeurs préférés.

    'Les contraintes étaient temporelles...' pendant 8 ans
    Il y a là plus à creuser.

    https://www.concordia.ca/cunews/main/stories/2018/11/22/dennis-murphy-1946-2018-his-lessons-are-ones-i-still-draw-on.html

  • Michael Shurtleff - Abonné 30 janvier 2021 10 h 41

    Une étape... mais vers quoi?

    L'enseignement par enregistrement est assez courant de nos jours, comme on voit dans la commercialization réussie des "Great Courses", et ce n'est pas mauvais dans le sens que cela donne accès à l'enseignement par des experts qui savent bien enseigner... pas nécessairement toujours le cas dans des cours "en présence" dans nos universités. Par contre, dans une université on paie assez cher, même au Québec, et c'est la norme encore qu'un professeur doit être présent (et vivant) pour répondre aux questions des étudiants. Sinon on est à un pas de la robotization de l'enseignment, comme on fait aux États-unis dans la chirurgie. Peut-être devrions-nous revoir encore le rôle des universités, qui en grande partie sont devenues des moulins à technocrates professionels pour des rôles de cadres dans les entreprises et dans la fonction publique. Mais quoi qu'il en soit, je crois que c'est la qualité de l'enseignement qui est en cause, et qui doit être maintenue et améliorée si possible.