Le blues des écrans noirs

Leïla Jolin-Dahel
Collaboration spéciale
Chantal Poirier a troqué la porte ouverte de son bureau au cégep contre le clavardage sur Teams, où ses étudiants peuvent la contacter chaque fois qu’elle est connectée.
Photo: Zahara Léonie Poirier Chantal Poirier a troqué la porte ouverte de son bureau au cégep contre le clavardage sur Teams, où ses étudiants peuvent la contacter chaque fois qu’elle est connectée.

Ce texte fait partie du cahier spécial Semaine des enseignants

Le passage à l’enseignement à distance au printemps dernier a forcé les professeurs de cégep à repenser la façon dont ils donnent leurs cours pour maintenir la motivation de leurs étudiants et entretenir le sentiment d’appartenance au groupe.

« Si le prof n’est pas motivé, il n’y a pas grande chance que la classe soit motivante ! » s’exclame d’emblée Philippe J. Fournier, professeur de physique et d’astronomie au cégep de Saint-Laurent. Afin que ses étudiants restent attentifs, il a misé sur des cours moins longs et plus fréquents. « La technique que j’essayais d’adopter, c’est de ne jamais rester trop longtemps devant un écran à écouter quelqu’un parler. Parce que ça, qui veut le faire ? » note-t-il.

Il concède néanmoins que l’esprit de camaraderie a été « balancé par la fenêtre » avec la pandémie. « Il y a des étudiants à qui je n’ai jamais parlé. C’est très dommage, mais, que voulez-vous, on fait tous de notre mieux », dit-il.

Chantal Poirier enseigne le théâtre et la littérature au collège de Maisonneuve. À l’instar de M. Fournier, elle a laissé tomber les cours magistraux pour mettre l’accent sur une application supervisée de la théorie et pour répondre aux interrogations des élèves. « Mais j’ai toujours au moins une heure dans l’horaire en présence sur Zoom », précise-t-elle.

La professeure a troqué la porte ouverte de son bureau au cégep contre le clavardage sur la plateforme Teams, où ses étudiants peuvent la contacter chaque fois qu’elle est connectée. « J’ai même eu le commentaire comme quoi j’étais encore plus disponible en ligne qu’en personne », constate-t-elle.

Dans le but de permettre la poursuite des travaux pratiques, Yann Brouillette, professeur de chimie, a quant à lui transporté à la maison les laboratoires normalement réalisés en classe. Avec l’aide de styromousse, d’eau de Javel et de colorants, notamment, les étudiants ont ainsi pu les reproduire à domicile. « Ils ont bien aimé pouvoir jouer avec toutes sortes de produits. Ils se rendaient compte que la chimie, ce n’est pas juste dans un laboratoire, c’est autour de nous », souligne celui qui enseigne au collège Dawson.

Il ajoute avoir ensuite partagé ses laboratoires sur le Web avec les autres professeurs de la province. « On a rédigé les protocoles avec les questions et on a mis ça gratuitement sur un site pour que tout le monde puisse les utiliser », dit-il.

Animer les « écrans noirs »

Les professeurs ont tous constaté devoir régulièrement donner leur cours à un « écran noir », puisque beaucoup d’étudiants éteignent leur micro et leur caméra sur les plateformes numériques. « Ouvrir une séance de visioconférence, ne voir personne et devoir parler dans le vide, c’est très difficile », résume M. Fournier.

Photo: Photo fournie Pour ne pas perdre l'intérêt de ses étudiants, Philippe J. Fournier mise sur des cours moins longs et plus fréquents.

Cependant, si tous les élèves allument leur caméra simultanément, il estime que cela peut avoir l’effet inverse et le distraire. « Il y a des étudiants qui l’ont ouverte, mais qui ne m’écoutaient clairement pas », raconte-t-il en riant. Il concède néanmoins qu’il n’existe pas de solution unique.

Yann Brouillette a pour sa part trouvé une astuce pour rendre sa classe virtuelle plus animée. À chaque cours, il pose une question ludique à laquelle les étudiants répondent en clavardage. Cela lui sert à la fois à prendre les présences et à en savoir un peu plus sur ses élèves, qui font également connaissance entre eux. « Ils étaient toujours intrigués de savoir quelle serait la question niaiseuse que le prof allait poser au prochain cours », souligne-t-il.

Photo: Capture d'écran Yann Brouillette a transporté à la maison les laboratoires normalement réalisés en classe.

Le professeur de chimie évoque également l’initiative d’une collègue, qui a demandé à ses élèves de téléverser une photo thématique, à défaut d’allumer leur caméra. « Elle demandait à ses étudiants de changer leur photo à chaque cours, en cuisine ou avec un animal, par exemple. Ça faisait en sorte qu’ils apprenaient à se connaître et que c’était plus drôle », explique M. Brouillette.

Il concède que certains étudiants éteignent leur caméra ou leur micro en raison de problèmes liés à la technologie ou de l’atmosphère bruyante à la maison. « Sauf que la photo ne change rien. Que tu aies une mauvaise connexion ou non, une photo, tout le monde peut faire ça. Ça rendait la classe moins noire en matière d’écrans », constate-t-il.

De son côté, Chantal Poirier et deux de ses collègues ont réalisé une capsule vidéo commune afin de se présenter à leurs étudiants. « L’idée est de dire “vous nous avez vu la face. Nous aussi, on veut vous voir !” C’est mon objectif, je veux voir mes élèves cet hiver », conclut-elle avec conviction.