Des étudiants pas comme les autres

Catherine Couturier Collaboration spéciale
Les enseignants  à la formation professionnelle transmettent leur savoir dans une foule de métiers, celui de mécanicien,  par exemple.
Université de Sherbrooke Les enseignants à la formation professionnelle transmettent leur savoir dans une foule de métiers, celui de mécanicien, par exemple.

Ce texte fait partie du cahier spécial Enseignement supérieur

« Moi, je travaille avec les formateurs des travailleurs de demain », confie Marie Alexandre, professeure dans le secteur disciplinaire des sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR). Les enseignants à la formation professionnelle transmettent leur savoir dans une foule de métiers, des préposés aux bénéficiaires aux mécaniciens, en passant par les bijoutiers et les arpenteurs. Mais pour cela, ils doivent eux-mêmes apprendre un nouveau métier, celui d’enseignant.

Depuis 2003, le gouvernement oblige les enseignants en formation professionnelle dans les centres de formation professionnelle à faire un baccalauréat (120 crédits) pour obtenir un permis d’enseignement. Jusque-là, ceux-ci n’avaient besoin que d’un certificat de 30 crédits. Les futurs enseignants en formation professionnelle (FP) acquièrent désormais les mêmes compétences que les futurs professeurs au primaire et au secondaire.

Un secteur à bâtir

« Il a fallu que les universités mettent sur pied des équipes, recrutent des professeurs pour la formation. De petites équipes ont été mises en place, pour explorer ce champ qui était complètement désert », raconte Chantale Beaucher, professeure au Département d’éducation de l’Université de Sherbrooke.

Cinq universités offrent aujourd’hui ce programme spécifique au Québec : l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), à Rimouski (UQAR), à Chicoutimi(UQAC) et à Montréal (UQAM), ainsi que l’Université de Sherbrooke. Chacune s’est fait une niche pour se distinguer. L’UQAR a décidé d’offrir un programme exclusivement en ligne. « On a misé sur la formation à distance parce qu’on avait un large territoire », souligne Mme Alexandre, qui ajoute que la formation en ligne permet de favoriser la conciliation travail/famille. Le baccalauréat en ligne est suivi par 1500 personnes de partout dans la province.

Enseigner au baccalauréat en enseignement professionnel comporte son lot de particularités, notamment parce que la majorité des étudiants sont déjà en train d’enseigner. En effet, de façon classique, ces gens exercent un métier et vont être recrutés par les centres de formation professionnelle pour enseigner celui-ci. Ils s’inscrivent ensuite au baccalauréat, qu’ils doivent terminer avant un certain nombre d’années, et obtiennent d’ici là des autorisations provisoires d’enseigner. « Ils sont tenus de suivre les cours à un certain rythme », explique Mme Alexandre.

Si la majorité des étudiants au baccalauréat en FP sont déjà en train d’enseigner, une autre partie est constituée d’immigrants dont les compétences n’étaient pas reconnues à leur arrivée pour pouvoir pratiquer leur métier et qui décident de se tourner vers l’enseignement professionnel. Les cohortes sont par conséquent très hétérogènes, un défi pour les professeurs qui forment ces futurs enseignants. Sans compter que dans une même classe peuvent se retrouver des gens de tout âge, avec des métiers dans 21 secteurs différents menant à environ 150 DEP. « On a un éventail de secteurs qui est tellement méconnu, qui passe de l’esthétique à la machinerie », explique Mme Alexandre.

De nombreux défis

Les défis pour ces (futurs) formateurs professionnels sont tout aussi grands. Leur moyenne d’âge est de 43 ans, et ils ont souvent de jeunes familles et des parents vieillissants. Ils ne sont pas dégagés de leur enseignement à temps plein pendant qu’ils accumulent leurs crédits. La conciliation travail/famille/études s’avère particulièrement difficile. S’ajoute parfois la charge de continuer à pratiquer son métier d’origine ; les pompiers, par exemple, doivent continuer à faire de la caserne (souvent la nuit) pour ne pas perdre leur accréditation. « Ils ne sont pas du tout dans des conditions gagnantes », met en évidence Mme Alexandre.

43 ans
C’est la moyenne d’âge des étudiants au baccalauréat en enseignement en formation professionnelle.

Le retour aux études peut également être tout un choc pour certains. « Ces personnes ont une expérience professionnelle très ancrée et l’appartenance à leur métier d’origine est forte », raconte Mme Beaucher. La plupart ne se sont pas assis sur un banc d’école depuis longtemps, et certains n’ont jamais été au cégep ou à l’université. « Ils ont un regard différent sur la façon dont sont faits les apprentissages. On doit donc procéder autrement ; ça nous demande de nous diversifier et de faire preuve d’imagination », poursuit-elle. Les étudiants au baccalauréat se servent de leur vécu et de l’expérience de leur métier, ce qui mène parfois à des échanges diversifiés et extraordinaires avec leurs propres formateurs.

Un nouveau métier

Mais cette formation, quoique difficile, reste primordiale. « Même si la plupart sont déjà en train d’enseigner, ils ont besoin de comprendre ce qu’ils font », affirme Mme Beaucher. En effet, l’enseignement est — comme plusieurs l’ont d’ailleurs remarqué avec le confinement et l’enseignement à distance ! — une profession complexe et à part entière. Enseigner à la FP est différent d’enseigner au secondaire ou au primaire, par exemple, où tout le monde a le même âge, le même parcours et les mêmes référents.

En plus d’être donnés à des élèves dont l’âge varie de 16 à 70 ans, les enseignements en FP s’effectuent dans des contextes atypiques : laboratoire d’assistance dentaire, camion-remorque, salon de coiffure. « Tout ça demande de l’apprentissage pédagogique », fait remarquer Mme Beaucher. « Le savoir concernant le métier n’est pas suffisant. Transformer ce que vous savez pour faire apprendre est un autre métier », ajoute Mme Alexandre.

Les professeurs qui forment les futurs formateurs sont peu nombreux au Québec ; après avoir bien établi les équipes et les bases de la formation, il était temps de se regrouper plutôt que d’être en compétition. Quand s’est présentée l’offre de financement par le ministère de l’Enseignement supérieur en 2018, la vingtaine de chercheurs québécois ont décidé de collaborer pour mettre sur pied l’Observatoire de la formation professionnelle du Québec. « On veut pouvoir faire plus et faire avancer la formation professionnelle », explique Mme Beaucher, qui est directrice de l’Observatoire. Celui-ci n’est pas un groupe de recherche et vise plutôt à mettre en commun des ressources et des outils pour la formation, par exemple des fiches de vulgarisation sur différents concepts du quotidien.

L’objectif des membres de l’Observatoire est ainsi d’améliorer la formation, avec sa variété de contextes d’enseignement et la complexité du développement professionnel des enseignants. « Les enseignants qui entrent au bac sont dans une période de transition houleuse. Ils tombent d’experts à novices, c’est très difficile sur le plan humain », conclut-elle.