Une clinique pour redonner aux enfants le goût d’apprendre

Martine Letarte Collaboration spéciale
Ouverte cet automne en pleine pandémie, la clinique accompagne déjà 18 élèves du primaire et du secondaire, en plus de permettre aux étudiantes en enseignement en adaptation scolaire d’avoir une expérience concrète en orthopédagogie.
Photo: UQO Ouverte cet automne en pleine pandémie, la clinique accompagne déjà 18 élèves du primaire et du secondaire, en plus de permettre aux étudiantes en enseignement en adaptation scolaire d’avoir une expérience concrète en orthopédagogie.

Ce texte fait partie du cahier spécial Enseignement supérieur

Pour bonifier la formation des étudiantes et aider des enfants avec de grands besoins, la Clinique universitaire d’orthopédagogie a été créée par l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et le Centre de pédiatrie sociale de Gatineau (CPSG). Ouverte cet automne en pleine pandémie, la clinique accompagne déjà 18 élèves du primaire et du secondaire qui ont pu se rendre compte qu’ils étaient capables d’apprendre.

Pauvreté, trafic de drogue, prostitution, violence : la vie est loin d’être rose dans le Vieux-Gatineau et le Vieux-Hull, les deux quartiers où intervient le CPSG. « Les besoins de base des enfants que nous accompagnons ne sont pas satisfaits, ils vivent de grandes difficultés à l’école, ils n’ont pas de diagnostic parce que les familles n’ont pas les ressources pour consulter dans le privé, et les listes d’attente au public sont très longues. Il fallait donc vraiment trouver une façon d’accompagner ces enfants vers le succès scolaire », explique la Dre Anne Marie Bureau, directrice clinique du CPSG.

Lorsque Ruth Philion, professeure en adaptation scolaire à l’UQO, lui a présenté le projet de création de la Clinique universitaire d’orthopédagogie, elle n’en revenait tout simplement pas. « C’est un cadeau que j’ai reçu », affirme la Dre Bureau.

Tisser des liens

Comme les enfants du CPSG ont accumulé du retard, il fallait user de stratégie pour intervenir auprès d’eux.« Ils ont commencé l’école avec, par exemple, des difficultés de coordination et de langage qui n’ont pas été dépistées et ils n’ont pas appris comment compenser leurs difficultés, alors ils se retrouvent en situation d’échec année après année », explique la Dre Bureau.

Comme ces enfants ne réussissent pas, ils n’aiment pas l’école. « Et comme c’est très difficile d’être confronté à ses difficultés toute la journée durant, cinq jours par semaine, ces élèves développent souvent des symptômes en parallèle, comme des difficultés de comportement », ajoute la Dre Bureau.

Puisqu’elle supervisait les stages dans les écoles pour les étudiantes du baccalauréat en enseignement en adaptation scolaire, Ruth Philion était bien consciente de l’ampleur des besoins. « Ces comportements inappropriés sont en fait des appels à l’aide, explique-t-elle. Les enfants ont envie d’apprendre, ils sont curieux et il ne faut souvent pas grand-chose pour les ramener. Nous l’avons expliqué aux étudiantes qui devaient aussi tisser un lien fort avec l’élève avec lequel elles étaient jumelées. »

Ces jeunes se rendent compte qu’il est possible de se faire aider dans la vie, puis ils voient des possibilités. [...] Ils peuvent commencer à rêver grand.

 

« Pas d’attachement, pas de progrès. Les étudiantes l’ont bien compris », précise la Dre Bureau.

Pour ces élèves, accepter de venir à l’université deux soirs par semaine pendant neuf semaines la session dernière et quatre semaines cette session-ci pour travailler sur leurs difficultés représente d’ailleurs un grand engagement. « C’est très touchant de les voir arriver à l’université semaine après semaine », affirme Ruth Philion, directrice de la Clinique universitaire d’orthopédagogie.

Défis pédagogiques

Pour les étudiantes aussi, le défi pédagogique est grand. Elles passent deux ans à étudier en enseignement, puis deux autres en adaptation scolaire, et Ruth Philion cherchait un moyen de leur faire prendre de l’expérience concrète en orthopédagogie afin qu’elles soient mieux outillées pour travailler dans le domaine. « Les étudiantes doivent comprendre et évaluer la problématique de l’élève et explorer ce qu’elles peuvent faire pour le faire progresser, explique Ruth Philion. Nous les avons énormément guidés dans ce processus. C’est vraiment un ajout important dans leur formation qui les amène à être en mesure d’accompagner les élèves les plus démunis de la société dans leurs apprentissages. »

Naturellement, alors que plusieurs enfants ont un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH),les étudiantes ont aussi dû être à l’écoute de leurs besoins et s’adapter en conséquence. « Elles ont trouvé des façons d’apprendre dans le mouvement, elles ont fait des pauses, elles se sont adaptées à l’élève, explique Mme Philion. C’est facile lorsqu’on est en rencontre individuelle. »

Puisque tout le travail avec l’élève est filmé, l’étudiante peut ensuite analyser sa performance en repérant ses bons coups et ses moins bons coups. Elle est aussi invitée à réfléchir à des pistes de solutions pour avoir de meilleurs résultats. « C’est vraiment de la formation en action, affirme Mme Philion. Tout en étant ancrée dans la pratique, la formation comprend de la théorie et des retours. C’est très riche. Après cette expérience, elles se sentent beaucoup plus prêtes à aller en stage. »

Plus que des apprentissages scolaires

Pour les élèves, en plus de leur permettre de progresser dans leurs apprentissages, ces soirées passées à l’université amènent plusieurs autres bénéfices. D’abord, en plus de l’intervention adaptée à leurs difficultés, ils font leurs devoirs sur place avec l’aide de l’étudiante, puis un souper leur est offert par l’organisme Faim d’aider. Bref, on s’occupe d’eux avec attention.

« Ils se sentent choisis et ils sont fiers de dire qu’ils vont à l’université le soir, raconte la Dre Bureau. Dans la Convention relative aux droits de l’enfant des Nations unies, on retrouve le droit à l’éducation et le droit de poursuivre ses études selon ses capacités. Ces jeunes se rendent compte qu’il est possible de se faire aider dans la vie, puis ils voient des possibilités. Être physiquement à l’université leur fait voir qu’il y a autre chose après l’école primaire et l’école secondaire. Ils peuvent commencer à rêver grand. »

Ruth Philion et la Dre Bureau travaillent maintenant à pérenniser la Clinique universitaire d’orthopédagogie de façon à ce qu’un nouveau groupe de jeunes reçoive des services l’automne prochain. « C’est important, parce que cette expérience crée vraiment un changement d’attitude chez eux face à l’école, affirme Mme Philion. Ça leur redonne le goût d’apprendre. »

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