L’école virtuelle susceptible de donner des résultats «catastrophiques»

Retour en classe des élèves du primaire le 11 janvier 2021 en temps de COVID-19.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Retour en classe des élèves du primaire le 11 janvier 2021 en temps de COVID-19.

Le gouvernement Legault a pris la bonne décision en rouvrant les écoles primaires et secondaires malgré le reconfinement quasi général du Québec : l’enseignement à distance doit être une solution de dernier recours, concluent des experts en pédagogie. L’école virtuelle est même susceptible de donner des résultats « catastrophiques » pour les élèves.

Des études scientifiques récentes concluent hors de tout doute à l’inefficacité des cours virtuels pour les enfants et les adolescents. La bonne volonté des enseignants n’y change rien.

Le confinement d’à peine huit semaines aux Pays-Bas, le printemps dernier, a ainsi entraîné une baisse moyenne de 3 % des résultats scolaires des élèves du primaire — une baisse 55 % plus marquée pour les enfants issus de familles dont les parents sont peu éduqués. La comparaison a été simple à mener puisque des examens nationaux ont eu lieu tout juste avant et après le confinement du printemps 2020 aux Pays-Bas.

« Les élèves néerlandais n’ont fait à peu près aucun progrès en étudiant à partir de la maison », a conclu en octobre dernier une équipe de chercheurs britanniques et suédois dirigée par Per Engzell, de l’Université d’Oxford et de l’Université de Stockholm.

Les Pays-Bas sont pourtant un des États les mieux équipés du monde en matière de technologies, avec 90 % des foyers branchés à Internet haute vitesse. Le gouvernement néerlandais a aussi fourni des ordinateurs et des tablettes numériques aux élèves dans le besoin dès le début du confinement, le 16 mars 2020.

Cette enquête a porté sur les résultats en mathématiques, en lecture et en écriture d’élèves âgés de 7 à 11 ans. L’échantillon était composé de 15 % des écoles primaires du pays.

3%

C’est la baisse moyenne des résultats scolaires des élèves du primaire confinés qu’a documentée une équipe de chercheurs aux Pays-Bas.

« Un mirage »

Le premier ministre François Legault et le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, ont toujours affirmé qu’ils feraient tout ce qui était en leur pouvoir pour garder les écoles ouvertes, en respectant les avis du directeur national de la santé publique, Horacio Arruda. Il s’agit pour eux non seulement d’une question de réussite scolaire, mais aussi de santé mentale.

L’expérience des écoles virtuelles mises en place depuis une vingtaine d’années aux États-Unis démontre aussi les limites pédagogiques de l’enseignement à distance. Ces écoles primaires et secondaires, présentes dans une trentaine d’États, n’offrent que des cours en ligne — même lorsqu’il n’y a pas de pandémie.

Les élèves de ces écoles virtuelles prennent chaque année un retard d’apprentissage de cinq mois (la moitié d’une année scolaire) par rapport à ceux qui fréquentent les écoles en briques et en mortier, révèle une analyse menée par le professeur Steve Bissonnette, de la TELUQ, et le chercheur indépendant Christian Boyer.

Plus de la moitié des écoles virtuelles américaines (51,5 %) « ont des résultats scolaires tout simplement inacceptables pour l’année scolaire 2017-2018 », précisent les chercheurs dans un article publié dans le numéro d’automne 2020 de la revue du Conseil pédagogique interdisciplinaire du Québec (CPIQ).

« L’enseignement à distance ne devrait être employé seulement qu’en situation d’urgence majeure », concluent les chercheurs.

« En 2020, l’école virtuelle est un mirage potentiellement néfaste pour les élèves et c’est pourquoi, dans la mesure du possible et des règles de la santé publique, il faut maintenir les écoles ouvertes afin d’offrir ce que nous avons de mieux aux enfants : un enseignement présentiel en salle de classe », ajoutent-ils.

Solution de dépannage

Steve Bissonnette sait de quoi il parle : il enseigne lui-même à la TELUQ, cette branche de l’Université du Québec qui n’offre que des cours à distance. Il a même coordonné la mise en place du programme J’enseigne à distance, destiné à former les profs québécois à l’enseignement virtuel en temps de pandémie.

Les cours en ligne contribuent sans aucun doute à « démocratiser l’enseignement supérieur » pour des étudiants adultes, fait valoir le professeur. La formation à distance exige toutefois « une autonomie et une discipline personnelle que n’ont pas nécessairement des enfants ou des adolescents », explique-t-il en entrevue au Devoir.

Steve Bissonnette dit comprendre l’équilibre délicat que doivent trouver les dirigeants politiques entre la réussite des élèves et la santé publique. Il trouve tout à fait justifié le fait que les écoles ou certaines classes passent temporairement au virtuel, comme ce fut le cas durant le congé prolongé du temps des Fêtes, au printemps dernier et lors d’éclosions depuis la rentrée de l’automne 2020.

Les données probantes issues de la science démontrent toutefois que l’enseignement virtuel n’est pas une panacée, rappelle le professeur de la TELUQ. « L’enseignement à distance est mieux que rien, c’est clair, mais ça reste une solution de dépannage. Arrêtons de penser, comme malheureusement certains ont tendance à l’évoquer, que ça pourrait devenir l’école de l’avenir. Non. Si on pense que c’est l’école de l’avenir, eh bien, l’avenir va être sombre », dit-il.

Steve Bissonnette estime que le ministère de l’Éducation devra maintenir pour l’année scolaire 2021-2022 le programme pédagogique allégé, portant sur les savoirs essentiels, pour enlever de la pression sur les profs et les élèves. Le ministre Jean-François Roberge a aussi annoncé l’annulation des examens ministériels, des changements à venir à la pondération des bulletins et un programme de tutorat pour aider les élèves en difficulté. Le milieu scolaire a applaudi toutes ces mesures d’exception.

Si on pense que c’est l’école de l’avenir, eh bien, l’avenir va être sombre

 

« Il est nécessaire d’adapter la pédagogie au contexte de la pandémie, dit Steve Bissonnette. Lorsque l’école redeviendra plus ou moins normale, les élèves auront des déficits sur le plan de leurs apprentissages. Tous les pays ont observé que pendant la pandémie, les écarts entre les élèves forts et les élèves faibles se sont accentués. »

 
13 commentaires
  • Jacques Beaugrand - Abonné 16 janvier 2021 10 h 05

    Conserver des cours à distance pour certains

    Il faudrait laisser aux élèves brillants la possibilité de faire des cours à distance en ligne. Ceux-ci s'ennuient à mourir dans les classes régulières qui exigent une présence.

    Au niveau universitaire et peut-être collégial la majorité des cours devraient être en ligne et virtuels.
    Un étudiant qui n'est pas capable de suivre des cours en ligne fera un mauvais professionnel et sera incapable de se tenir à jour dans sa discipline par la suite.

    Jacques Beaugrand, PhD
    Dunham Qc
    Abonné

    • Réal Bouchard - Inscrit 17 janvier 2021 10 h 02

      Pour certains comme vous dites. J’ai eu des élèves très brillants dans des classes régulières et ils étaient loin de s’ennuyer. Collaborateurs, curieux, créatifs, généreux.

  • Samuel Prévert - Inscrit 16 janvier 2021 10 h 20

    À notre santé !

    L'école virtuelle c'est aussi l'occasion d'apprendre autrement. Qu'il s'agisse des professeurs ou des élèves, nous découvrons de nouvelles façons de travailler. Au lieu de plaindre les uns et les autres, ne perdons pas de vue la raison de ce changement : Nous voulons rester en santé!

  • Jean Richard - Abonné 16 janvier 2021 10 h 25

    Quand on veut abattre son chien, on dit qu'il a la rage

    « Des études scientifiques récentes concluent hors de tout doute à l’inefficacité des cours virtuels pour les enfants... »
    Comme point de départ de la réflexion, c'est maladroit. Le hors de tout doute et la science sont aux antipodes l'un de l'autre. Le hors de tout doute appartient aux dogmes, aux religions, pas à la science. Certes, la science ne doit pas se confiner à un doute perpétuel, mais sans le doute, la science est condamnée.

    Se pourrait-il que l'on confonde l'art (savoir faire) et l'outil ? On demande à l'ouvrier de peindre les murs et on lui donne un marteau pour en conclure que l'ouvrier travaille mal ou que le marteau est mauvais.

    C'est justement là que la confusion alimente les anti-virtuel. On confond tout, y compris l'outil et son usage. On bascule aux profs un ordi équipé d'une caméra et d'un microphone très très minimalistes, on les branche avec Zoom et on leur demande d'enseigner de la façon traditionnelle, en imaginant que ce tableau aux allures de collection de timbres est leur classe. L'enfant jadis en trois dimensions et doté d'un corps complet se limite maintenant à deux dimensions, le prof n'y voyant qu'un visage de quatre centimètres carrés, souvent flou, aux mouvements saccadés. On est loin, très loin des capacités actuelles de la technologie (on dirait parfois que seuls les auteurs de messages publicitaires ont rapidement appris à maîtriser les nouvelles technologies).

    L'école virtuelle, l'école zoom, pourrait donner des résultats indésirables. Les enfants très autonomes (une espèce rare) y seront avantagés, surtout s'ils ont accès à du matériel potable et à un accès à internet digne de ce nom. Mais le manque d'autonomie intellectuelle faisant partie du mal du siècle, il est probable qu'une majorité en sorte perdante.

    Toutefois... Serons-nous plus avancés si les profs tombent au combat dans leurs classes mal aérées où le risque de contagion est très élevé ? Faudra-t-il choisir entre le virtuel et une chaise de prof vide ?

    • Jérôme Guenette - Abonné 16 janvier 2021 13 h 58

      M. Richard,

      Virtuelle ou non, l'école a 3 missions: éduquer, socialiser et qualifier.

      Voici quelques matières qui sont difficiles à enseigner en ligne: l'éducation physique, la musique, les laboratoires de sciences et la technologie, les arts plastiques et dramatiques. Ces matières nécessitent toutes sur une base régulière des installations et des outils spécialisés et/ou se font en groupe ou en équipe.

      Socialiser n'arrive pas ou peu dans une classe virtuelle.

      Pour ce qui est de qualifier les élèves, il est Inutile de dire à quel point cet aspect est problématique en virtuel, puisque la technologie facilite le plagiat.

      Je ne nie pas que la technologie soit un excellent outil qui pourrait être beaucoup mieux exploité, mais les classes virtuelles ne remplaceront pas l'école avec tout son monde et ses installations, même en dotant les élèves et les enseignants de la meilleure technologie.

      Bref, même les élèves très autonomes (et il y en a beaucoup) sortent perdants de l'école virtuelle.

      La plupart des gens ne se souviennent pas de l'école pour ce qu'ils y ont appris, mais pour ce qu'ils y ont vécu avec leurs amis.

    • Jean Richard - Abonné 17 janvier 2021 11 h 35

      Revenons à l'article de départ et surtout de son titre : « des résultats catastrophiques », ce mot revenant dans l'introduction, le premier paragraphe. La condamnation est servie avant le procès. Cette condamnation est maintenue jusqu'au point final.
      Nous sommes à la veille du jour où on commencera à dire à des gens malades : « Va t-en mourir à la maison, nous n'avons plus de lit pour toi. » Ce sera doublement douloureux, pour le malade abandonné et pour les gens qui, condamnés à l'impuissance, ne pourront plus les soigner.
      On aime bien entretenir le flou à propos de la probable contagion qui se fait dans les écoles, du primaire jusqu'au collège. Et sans être complotiste, on ne peut écarter l'idée que l'obstination à rouvrir les écoles primaires comme si de rien n'était n'est pas exclusivement motivée par le mieux-être des enfants et sûrement pas pour celui des gens âgés.
      Au départ, ne fait-on pas fausse route en parlant d'école virtuelle ? Dans les faits, il ne s'agit que de l'enseignement (transmission de connaissances) à distance. La pandémie nous a appris à faire certaines choses de façon différente. Avant mars 2020, comme bien des gens, je n'avais pas depuis longtemps acheté des chemises ou des chaussettes à distance, comme à l'époque des gros catalogues. Et je n'avais jamais écouté un concert de l'OSM en direct à partir de mon ordinateur. On appelle ça s'adapter au changement, et si on apprend pas aux enfants à s'adapter, c'est là qu'il y aura des résultats catastrophiques.
      S'adapter ? C'est probablement ce que l'enseignement à distance n'a pas été en mesure de faire. On a attendu la pandémie pour se laisser pousser au pied du mur alors qu'on aurait dû depuis longtemps apprendre à exploiter la technologie (pour ne pas se laisser exploiter par elle). L'enseignement à distance tel qu'on le vit dans bien des écoles, c'est de l'enseignement traditionnel relayé par Zoom. Ça donne des enfants zoombies...

    • Jean Richard - Abonné 17 janvier 2021 12 h 05

      « Voici quelques matières qui sont difficiles à enseigner en ligne: (...), la musique, »

      La musique ? J'ai demandé à plusieurs élèves du primaire de me parler de ce qu'ils apprenaient à l'école en musique, et ça à des élèves de plusieurs niveaux, venant de différentes écoles primaires de Montréal. Les réponses furent catastrophiques.
      Qu'apprenez-vous ? – Des niaiseries. – Aimez-vous la musique à l'école ? – Non, c'est platte. – Jouez-vous d'un instrument ? – Non. – Même pas de la flûte à bec ? – Ah ! nous en avons une mais on n'en joue pas pour de vrai. Alors, pourquoi avoir une flûte à bec ? La vraie réponse : parce que ça ne coûte que 7 $ et qu'on pense que c'est un instrument facile à jouer, ce qui n'est pas du tout le cas.
      Alors, la musique en ligne ? L'enseignement à distance ne pourrait faire pire, dans trop de cas, que l'enseignement en classe. Il pourrait probablement faire mieux. Depuis le début de la pandémie, des musiciens nous ont servi de bonnes leçons en matière d'adaptation, y compris l'adaptation aux faiblesses des réseaux de communication (tous n'ont pas la fibre optique intégrale). Qui dit adaptation dit aussi imagination, et faire appel à l'imagination est souvent très stimulant.
      L'enseignement de la musique à distance peut très bien se faire, en autant que l'on profite du média au lieu de le condamner, et en autant que l'on sache naviguer dans le prétentieux programme du ministère de l'Éducation.
      En ces temps un peu difficiles, est-il approprié de dénigrer l'enseignement à distance, sachant que bien des parents et bien des enfants vont sauter sur l'occasion pour avoir une excuse de ne rien faire. Pendant ce temps, les jeux vidéos avec lesquels les enfants ont appris depuis longtemps à jouer à distance, se vendent comme des petits pains chauds. Bien avant la pandémie, j'ai connu des gamins qui ne juraient que par Fortnite, qui se jouait à un contre cent, les cents en question étant bien loin.

    • Jérôme Guenette - Abonné 17 janvier 2021 14 h 07

      M. Richard,

      Je laisse les autorités compétentes décider si l'école doit être à distance ou à l'école. Et je ne veux pas être à leur place.

      Mais l'école à distance ne vaut pas l'école à l'école. Je suis loin de nier que les technologies sont souvent mal exploitées en enseignement. Je pense aussi comme vous que bien des enseignants étaient mal préparés à cette transition vers les cours en Zoom ou autres plateformes.

      Les 3 points que j'ai soulignés dans ma réponse à votre commentaire sont des faits. Il y a de choses qu'on ne peut pas faire à distance. L'acquisition de certaines connaissances est donc plus que catastrophique, elle est nulle. De plus, il n'y a pas d'activités parascolaires à distance, ni de cour de récréation avec ses amis. Il y a des choses qui se font mieux à distance, mais pas celles-là.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 16 janvier 2021 10 h 42

    GBS

    Le gros bon sens. Et qui peut également s'appuyer sur la connaissance au moins subjective que nous avons tous et toutes des besoins incontournables des enfants et des adolescents en termes de vie sociale, de développement d'identité, d affectivité et d'amitié, de rapports à l'adulte et à l'image d'autorité.
    L'humain est un animal grégaire et le jeune humain peut-être encore davantage.

    Jacques Bordeleau

  • Janou-Ève LeGuerrier - Inscrite 16 janvier 2021 18 h 11

    Ça marche très bien pour certains

    J'y vais de mon témoignage personnel. Mon fils va bien, les cours d'art, d'éducation physique et de musique se déroulent à merveille où les professeurs ont su s'adapter. L'enseignante de fiston innove et diversifie ses approches. Je conviens que ce n'est pas pour tout le monde. Toutefois, je constate que dans mon entourage, ça marche très bien. Pour ce qui est de la socialisation, il aura la vie entière pour continuer de bien s'entourer. La pandémie est une situation temporaire.