Échec de Québec dans le dossier du recrutement d’étudiants étrangers

Photo: Getty Images

Le gouvernement Legault vient de subir un revers dans le ménage qu’il a entrepris dans le recrutement d’étudiants étrangers : traîné en Cour supérieure par un collège privé, Québec a convenu de relancer les admissions qui avaient été suspendues dans 10 établissements soupçonnés de pratiques douteuses.

Selon ce que Le Devoir a appris, le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) s’est engagé mardi à reprendre le traitement des demandes d’admission faites par des étudiants étrangers dans ces collèges, principalement privés, qui recrutent à l’international.

Cette défaite du gouvernement est confirmée dans une décision rendue mardi par la juge Florence Lucas, de la chambre civile de la Cour supérieure.

La décision est survenue dans le cadre d’une requête du collège CDI, un établissement privé dont les trois quarts de l’effectif provient de l’étranger. Le collège exploite cinq campus dans le Grand Montréal. Il faisait valoir le caractère « abusif, déraisonnable, discriminatoire et arbitraire » de la suspension du recrutement à l’étranger qui lui avait été imposée par Québec.

Ce gel des demandes d’admission de milliers d’étudiants étrangers dans 10 collèges, jusqu’au 31 mars 2021, avait été annoncé dans un arrêté ministériel publié en plein congé des Fêtes. Cette décision faisait suite à des reportages ayant soulevé des questions éthiques au sujet du recrutement intensif d’étudiants étrangers par des établissements principalement privés.

Le recrutement d’étudiants venus d’autres pays est devenu le modèle d’affaires d’une trentaine de collèges québécois qui facturent jusqu’à 24 000 $ par année pour des formations professionnelles ou techniques d’une année. Cette « industrie » fort lucrative donne lieu à des irrégularités, ont révélé Radio-Canada et Le Devoir. Des étudiants ont raconté leurs difficultés à se faire rembourser des droits de scolarité de milliers de dollars payés à l’avance. Des élèves et des enseignants ont aussi fait part de lacunes dans la qualité de l’enseignement.

Pour des milliers d’étudiants issus de pays comme l’Inde ou la Chine, ces programmes offerts à gros prix ne sont qu’une porte d’entrée permettant d’immigrer au Canada. Ils doivent passer des mois sur des bancs d’école — ou devant leur écran d’ordinateur, en raison de la pandémie — pour suivre des cours qui ne les intéressent aucunement. Ce désintérêt nuit à l’apprentissage d’autres étudiants réellement intéressés par la formation.

L’Unité permanente anticorruption (UPAC) a arrêté en novembre dernier deux anciennes employées de la Commission scolaire Lester-B.-Pearson, Caroline Mastantuono et Christina Mastantuono, qui étaient chargées de recruter des étudiants à l’étranger entre les années 2014 et 2016. Selon la police, elles ont pris part à un « stratagème de fraude » impliquant aussi l’homme d’affaires ontarien Naveen Kolan, anciennement du collège Matrix, qui a été arrêté mardi par l’UPAC.

Des millions en jeu

Anne Michèle Meggs, ancienne directrice de la planification et de la reddition de comptes au ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, rappelle que les sommes en jeu sont énormes dans cette vaste industrie du recrutement international. Les pressions sont grandes sur le gouvernement pour laisser libre cours à cette marchandisation de l’enseignement, qui est légale lorsqu’elle respecte les règles en place.

« Les établissements d’enseignement postsecondaire sont devenus dépendants des revenus issus des étudiants étrangers. C’est désolant », dit cette experte. Elle estime que Québec avait peut-être décrété trop vite le gel des admissions dans les 10 collèges, avant la conclusion des enquêtes du MIFI et de l’UPAC sur les pratiques de recrutement international.

Le collège CDI a nié toute forme de malversation. Mais il confirme l’ampleur des sommes en jeu : dans sa requête en Cour supérieure, l’établissement soutenait qu’il aurait dû rembourser 13 millions de dollars à 1087 étudiants qui n’auraient pu poursuivre leurs études dans ses cinq campus d’ici le 31 mars 2021.

Le cégep de la Gaspésie et des Îles s’est réjoui de son côté que près de 500 étudiants étrangers pourront commencer ou poursuivre leurs études en anglais à son campus de Montréal, grâce à la reprise des admissions.

Le cabinet de la ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Nadine Girault, a indiqué que l’enquête interne du ministère sur les 10 établissements se poursuit malgré la reprise du processus de sélection.

 

À voir en vidéo