Le personnel des écoles spécialisées dénonce un retour en classe hâtif

«Le ministre dit qu’il faut stopper la vague, mais il nous oblige à aller en classe. Ce n’est pas cohérent», dit Karyne Beaudoin-Dagenais, enseignante à l’école secondaire Espace-Jeunesse.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Le ministre dit qu’il faut stopper la vague, mais il nous oblige à aller en classe. Ce n’est pas cohérent», dit Karyne Beaudoin-Dagenais, enseignante à l’école secondaire Espace-Jeunesse.

Plus de 800 membres du personnel d’une quinzaine d’écoles spécialisées de Montréal dénoncent la présence obligatoire en classe durant la semaine du 4 janvier, en pleine deuxième vague d’infections au coronavirus. Toutes les autres écoles primaires et secondaires du Québec feront l’enseignement à distance cette semaine-là, et leurs élèves doivent revenir en classe sept jours plus tard.

Selon ce que Le Devoir a appris, trois syndicats représentant les enseignants, les professionnels et le personnel administratif des écoles de Montréal ont écrit au ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, pour demander de travailler eux aussi à partir de la maison au retour des Fêtes.

Les écoles spécialisées, qui accueillent des élèves ayant de grandes difficultés, parfois lourdement handicapés, sont les seules à devoir assurer l’enseignement en personne durant la semaine du 4 janvier. Le ministre Roberge a décrété que ces élèves ont davantage besoin d’encadrement et qu’ils continueront donc d’aller en classe au retour des Fêtes.

« Nous sommes conscients des efforts constants déployés par les équipes-écoles pour y parvenir. Disons-le, pour ces élèves, la présence à l’école s’avère essentielle pour leur réussite », indique Claudia Landry, directrice des communications du ministre de l’Éducation.

« Lors de la première vague, lorsque les écoles étaient fermées, ces élèves allaient quand même à l’école, rappelle-t-elle. [Ce] sont des enfants avec des besoins particuliers et nous devons leur offrir tout le soutien possible, ainsi qu’à leurs parents. »

Trois syndicats de membres du personnel scolaire dénoncent cette mesure. « Nous ne pouvons que nous inquiéter d’une telle décision dans le contexte où la région montréalaise enregistre son plus haut taux de propagation du virus constaté jusqu’à présent et que, de l’aveu de la Direction régionale de la santé publique montréalaise, ce taux n’ira pas en s’améliorant durant la période des Fêtes », indiquent les présidents de l’Alliance des professeures et des professeurs de Montréal, du Syndicat des professionnelles et professionnels du milieu de l’éducation de Montréal et de l’Association professionnelle du personnel administratif.

Les écoles figurent parmi les principaux milieux d’éclosion au Québec : vendredi dernier, 41 % des 2994 écoles publiques ou privées de la province comptaient au moins un cas actif de COVID-19, selon les chiffres du ministère de l’Éducation. Quelque 5243 élèves ou membres du personnel étaient infectés (sur 1,3 million d’élèves et 226 000 membres du personnel).

Gérer des crises

« Le ministre dit qu’il faut stopper la vague, mais il nous oblige à aller en classe. Ce n’est pas cohérent », dit Karyne Beaudoin-Dagenais, enseignante à l’école secondaire Espace-Jeunesse, spécialisée dans l’enseignement à des élèves ayant un trouble de comportement.

Elle adore ses élèves et son travail. Elle sait que les jeunes ont besoin de l’encadrement offert par l’école. Mais dans le contexte sanitaire actuel, la professeure estime que l’enseignement à distance s’impose comme partout ailleurs, d’autant plus que la distanciation et le port du masque sont plus difficiles à respecter dans les écoles spécialisées.

« La proximité est toujours présente. Notre quotidien est fait d’élèves en crise, qui arrachent les masques ou donnent des coups », explique-t-elle.

Marie Contant, enseignante à l’école l’Étincelle, qui s’adresse aux élèves ayant un trouble du spectre de l’autisme, raconte elle aussi l’impossibilité de respecter les normes sanitaires dans les écoles comme la sienne. À sa connaissance, un élève sur 120 dans l’établissement peut porter un masque.

« Certains élèves sont en couche jusqu’à 12 ans. Ils manquent d’autonomie pour s’alimenter. Ils communiquent de façon non verbale », souligne-t-elle.

La proximité est toujours présente. Notre quotidien est fait d’élèves en crise, qui arrachent les masques ou donnent des coups.

 

Il y a pratiquement autant d’adultes que d’élèves dans l’école. Les fenêtres du bâtiment, construit en 1908, n’ouvrent presque pas, pour empêcher les élèves de se sauver. Un contexte propice à la transmission du virus après un temps des Fêtes où le risque de rassemblements interdits paraît important, rappelle l’enseignante. Elle craint de contracter le virus et d’infecter son conjoint et leurs enfants de trois et cinq ans.

« Un service essentiel »

Marc-Étienne Deslauriers, du Regroupement des comités de parents autonomes du Québec, s’inquiète de cette sortie des membres du personnel scolaire de Montréal. « Pour beaucoup de parents, les écoles spécialisées sont un service essentiel. Les enfants qui fréquentent ces écoles sont les plus vulnérables, ont les plus grands besoins », dit le représentant des parents du Centre de services scolaire de Montréal.

Le père de famille soutient que le ministère de l’Éducation doit tout faire pour garder l’ensemble des écoles ouvertes au début de l’année 2021, malgré la hausse anticipée des infections. « Le contact avec les titulaires est vraiment important pour garder la motivation des enfants. Les profs disent qu’ils sont encore en train de rattraper les retards du printemps dernier », dit-il.

Marc-Étienne Deslauriers dit craindre que le personnel scolaire panique à l’idée de revenir en classe au début de l’année 2021, en pleine deuxième vague. « Je ne voudrais pas qu’on se retrouve comme au printemps dernier, quand les membres du personnel des CHSLD ne se présentaient pas au travail parce qu’ils avaient peur de se faire infecter », dit-il.