Une décision contestée pour l’Université de l’Alberta sème le doute chez les enseignants

La réunion du Conseil des gouverneurs devait être une «formalité» afin de ratifier toutes les motions sur la restructuration pédagogique de l’Université, présentées et votées le 7 décembre.
Photo: Ciar Creative Commons La réunion du Conseil des gouverneurs devait être une «formalité» afin de ratifier toutes les motions sur la restructuration pédagogique de l’Université, présentées et votées le 7 décembre.

Vendredi dernier, contre toute attente, le Conseil des gouverneurs de la province a balayé du revers de la main l’une des motions du Conseil des facultés concernant la restructuration de l’Université de l’Alberta. Cette décision instaure le doute auprès des enseignants quant à l’interférence politique dans la gouvernance de l’Université.

C’est un véritable retournement de situation qui a eu lieu le vendredi 11 décembre. La réunion du Conseil des gouverneurs devait être une « formalité » afin de ratifier toutes les motions sur la restructuration pédagogique de l’Université, présentées et votées le 7 décembre.

La recommandation était claire : voter pour une gouvernance collégiale et non un modèle corporatif, soit réorganiser les 18 facultés en 3 grands collèges, avec 3 petites facultés indépendantes comme le Campus Saint-Jean, gérés par des gestionnaires et non des doyens exécutifs.

Or, le Conseil des gouverneurs a rejeté l’une de ces recommandations, à savoir le fait de remplacer les gestionnaires par des hauts fonctionnaires.

« Rajouter trois super-doyens, avec trois super-salaires », note Frédéric Boily, spécialiste de la politique canadienne et québécoise, professeur titulaire au Campus Saint-Jean, incarne un paradoxe pour l’Université de l’Alberta à l’heure où toute la province se serre la ceinture.

Une décision d’autant plus discutable qu’en 2019, six mois après l’entrée au pouvoir des conservateurs, Jason Kenney avait demandé un rapport sur les dépenses de l’Alberta, à l’ancienne ministre des Finances de la Saskatchewan Janice Mckinnon. Dans son rapport, les recommandations étaient là aussi limpides : le système de santé et le système d’éducation devaient être revus de fond en comble. L’Alberta était jugée alors trop dépensière.

 « Il y a une volonté du gouvernement qui s’est déjà manifesté à travers le rapport Mckinnon », montre Frédéric Boily, celle de réduire les dépenses.

Interférence et enjeu politique

« Le rôle de ces trois doyens consistera-t-il à se cantonner au niveau administratif et budgétaire, ou sera-t-il aussi pédagogique ? » interroge-t-il.

Du côté des professeurs, la suspicion se fait sentir. « Le Conseil des gouverneurs respecte habituellement les décisions du conseil académique », s’étonne Pascal Lupien, professeur adjoint en sciences politiques au Campus Saint-Jean pour l’Université de l’Alberta.

Fait singulier, quand on sait que son rôle consiste à suivre les recommandations du corps académique et « qu’historiquement, en Alberta, le Conseil des gouverneurs a toujours accepté ces recommandations, parce qu’il reconnaît que le Conseil des facultés est l’organe qui a les connaissances et l’expérience nécessaires pour prendre ces décisions », ajoute Ricardo Acuña, président du syndicat du personnel enseignant.

Le bât qui blesse

Beaucoup s’interrogent sur les possibles motivations politiques derrière cette décision. « Je cherche toujours une explication au comportement du Conseil des gouverneurs de l’Alberta aujourd’hui », peut-on lire sur le compte Twitter de Ricardo Acuña, président du syndicat du personnel enseignant.
 

Laurie Adkin, économiste politique et professeur au département de sciences politiques de l’Université d’Alberta, avance la thèse, sur le blogue du Parkland Institute, un centre de recherche non partisan sur les questions sociales et politiques, selon laquelle le gouvernement provincial cherche à asseoir son emprise politique sur les établissements d’enseignement supérieur.

Pascal Lupien, professeur en sciences politiques au Campus Saint-Jean abonde aussi dans ce sens : « À travers le Conseil des gouverneurs, le gouvernement fait du micromanagement dans la gestion institutionnelle et la gestion de budget, dans le but de privatiser les universités et réorienter les programmes vers l’intérêt des entreprises. »

En Alberta, les membres du Conseil des gouverneurs sont nommés par le gouvernement provincial pour gérer le budget, l’aspect administratif et financier. Pascal Lupien pointe du doigt le fait que le choix de ces membres est basé « non sur les compétences, mais bel et bien sur les affiliations politiques ».

L’intégrité pédagogique menacée ?

En début de réunion, Bill Flanagan, président de l’Université de l’Alberta et représentant du Conseil des facultés, a annoncé aux membres du Conseil des gouverneurs qu’il ne souhaitait pas voter. Il a déclaré être en désaccord avec les recommandations et donc en conflit d’intérêts. Pour ces deux raisons, il a décidé de ne pas prendre la parole.

Cette décision lui a valu d’essuyer les critiques des représentants scolaires qu’il est censé représenter et soutenir. Sur cette question, il n’a pas fait de commentaires auprès du Devoir.

En attendant, la crainte de voir des répercussions sur la sphère pédagogique est bien réelle pour le corps enseignant. « Nous devons surveiller de très près la situation et être prêts à riposter », conclut Ricardo Acuña.

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