Mieux comprendre le développement de l’enfant grâce à la science

Catherine Martellini Collaboration spéciale
Les travaux qu’a menés Michel Boivin ont montré que la fréquentation des services de garde du Québec contribuait ultimement à une meilleure réussite scolaire pour les enfants de familles de faible niveau socioéconomique.
Getty Images Les travaux qu’a menés Michel Boivin ont montré que la fréquentation des services de garde du Québec contribuait ultimement à une meilleure réussite scolaire pour les enfants de familles de faible niveau socioéconomique.

Ce texte fait partie du cahier spécial Les prix de l'Acfas

Si notre environnement et nos rencontres influencent le bagage que l’on traîne tout au long de notre vie, une partie de ce bagage nous serait transmise avant même notre naissance. C’est cette approche interdisciplinaire entre psychologie, éducation, neurosciences et génétique humaine qui distingue les travaux du professeur Michel Boivin, qui a fait du développement des enfants l’objet de toute sa carrière, ce qui lui a valu le prix Acfas Thérèse Gouin-Décarie pour les sciences sociales.

À ses débuts, le professeur à l’École de psychologie de l’Université Laval s’est intéressé aux relations entre enfants, et plus spécialement au développement, aux causes et aux conséquences des difficultés interpersonnelles chez les jeunes enfants.

Dans le milieu des années 1990, plusieurs chercheurs, dont M. Boivin, constatèrent toutefois un manque d’informations sur le bagage génétique de cohortes d’enfants suivis. Les facteurs sociaux qui influençaient le développement étaient pour leur part mieux documentés.

Photo: Courtoisie Michel Boivin, lors d'un colloque en 2015

« Pour quelqu’un qui a été formé en psychologie sociale et, donc, qui considérait les facteurs sociocontextuels et environnementaux comme étant des déterminants importants du développement, c’était une leçon d’humilité de voir qu’il y avait plus, comme un iceberg sous la surface qui n’avait pas été observé », explique celui qui est aussi titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement de l’enfant depuis 2004.

Étude sur les jumeaux

En 1995, il met en œuvre l’Étude des jumeaux nouveau-nés du Québec. Celle-ci suit depuis l’âge de cinq mois plus de 1200 jumeaux et permet d’étudier l’influence de la biologie et de l’environnement dans le développement humain.

« En comparant divers aspects du développement des jumeaux, par exemple, leur taille, leur poids, mais aussi leurs caractéristiques psychologiques, on a remarqué beaucoup de similitudes, et c’est grâce à celles-ci qu’on a constaté toute l’importance des facteurs génétiques, souligne le chercheur. Évidemment, ça ne résout pas toute l’équation des interactions, mais ce qui nous intéresse, c’est de voir comment ils interagissent avec l’environnement. »

Michel Boivin a aussi contribué à l’Étude longitudinale du développement de 2000 nouveau-nés (non jumeaux) du Québec, amorcée dans les mêmes années.

La combinaison des facteurs environnementaux et génétiques fait ressortir dès le plus jeune âge des différences individuelles, qui persistent dans le temps, concernant plusieurs traits de personnalité et leurs conséquences sur l’adaptation sociale et scolaire et sur la santé mentale.

C’est très important d’investir massivement dans la petite enfance, d’intervenir tôt avant que les trajectoires se cristallisent et deviennent plus difficiles à changer

 

Le professeur Boivin a notamment montré que les attitudes parentales hostiles envers le jeune enfant s’expliquent partiellement par les vulnérabilités génétiques associées au tempérament difficile chez ce dernier. De plus, lorsqu’un cycle négatif d’interaction parent-enfant s’établit très tôt, il se transpose par la suite dans les relations de l’enfant avec ses pairs.

Savoir pour mieux intervenir

Comme ces facteurs génétiques et environnementaux s’opèrent très tôt dans le développement, les découvertes du chercheur ont ouvert la voie à une approche d’intervention préventive et personnalisée.

« C’est très important d’investir massivement dans la petite enfance, d’intervenir tôt avant que les trajectoires se cristallisent et deviennent plus difficiles à changer, soutient-il. Cela passe notamment par des programmes universels comme celui des garderies, mais en prenant en considération que tous les enfants n’ont pas les mêmes besoins et en visant une personnalisation des services à la petite enfance. »

Les travaux qu’il a menés avec ses collègues du Groupe de recherche sur l’inadaptation psychosociale à l’enfance à l’Université Laval (GRIP-Laval), dont il est le directeur-fondateur, ont en effet montré que la fréquentation des services de garde du Québec contribuait ultimement à une meilleure réussite scolaire pour les enfants de familles de faible niveau socioéconomique.

La formation des intervenants joue également un rôle essentiel dans l’application concrète de ces découvertes. C’est pourquoi Michel Boivin s’est investi dans le transfert de ses connaissances.

Il est un des éditeurs de l’Encyclopédie sur le développement du jeune enfant, associé à un réseau international d’experts, qui synthétise le savoir scientifique sur le développement des jeunes enfants autant pour les intervenants que pour les parents.

La prochaine étape de recherche dans ce domaine consistera à démarrer de nouvelles cohortes de participants qui seront suivis avant même la naissance, c’est-à-dire pendant la grossesse. « Et pour boucler la boucle, on souhaite aussi collecter des renseignements sur les enfants des cohortes que l’on a suivies depuis l’âge de cinq mois, pour aborder toute la question de transmission intergénérationnelle », précise-t-il.