Le prolifique mélange des genres

Sophie Ginoux Collaboration spéciale
Les étudiants du programme TEDGIEER ont tous une spécialité de base qu’ils enrichissent avec des matières connexes, en plus de cours en entrepreneuriat, en gestion de projets et en propriété intellectuelle.
Photo: TEDGIEER Les étudiants du programme TEDGIEER ont tous une spécialité de base qu’ils enrichissent avec des matières connexes, en plus de cours en entrepreneuriat, en gestion de projets et en propriété intellectuelle.

Ce texte fait partie du cahier spécial Enseignement supérieur

Rares sont ceux, aujourd’hui, qui peuvent dire avoir occupé le même emploi ou accompli les mêmes tâches tout au long de leur carrière. C’est un fait : le marché du travail évolue, se diversifie et se décloisonne, faisant fréquemment appel à de nouvelles compétences ou à des champs d’expertise croisés. Pour répondre à ces besoins concrets, de plus en plus de programmes universitaires multidisciplinaires voient le jour. Et forment les travailleurs de demain.

Le sacro-saint bastion théoricien des centres d’enseignement supérieur connaît depuis quelques années de profonds changements. Si la collaboration entre plusieurs disciplines ou l’arrimage avec le secteur privé n’étaient auparavant réservés qu’à certaines formations, ce n’est plus du tout le cas. Réclamés par l’industrie, encouragés par les subventionnaires, affectionnés par les chercheurs et les étudiants, les programmes multidisciplinaires sont de plus en plus nombreux dans toutes les spécialités.

Par exemple, le baccalauréat en études internationales, proposé dans plusieurs établissements universitaires québécois, dont l’Université de Montréal, comprend des cours en histoire, en science politique, en économie, en droit, en administration, en anthropologie, en langues et en civilisations étrangères. Il permet à terme de travailler pour une ambassade comme dans le commerce mondial. Dans un tout autre secteur, le GastronomiQc Lab, une initiative menée conjointement par l’Université Laval et l’ITHQ, offre de son côté des projets de recherche croisée en gestion de la restauration, en techniques culinaires et en analyse comportementale des consommateurs.

Une main-d’œuvre qualifiée et ouverte sur le monde

À la tête du programme en Technologies environnementales de décontamination et gestion intégrée des eaux et effluents résiduaires (TEDGIEER), qui réunit depuis 2017 huit universités canadiennes et divers collaborateurs du secteur privé et public, le professeur et chercheur de l’INRS Patrick Drogui est convaincu des bienfaits de la multidisciplinarité. « Nous formons une nouvelle génération d’étudiants qui constitueront du personnel hautement qualifié capable de répondre aux besoins concrets de l’industrie, grâce à un programme qui mêle la recherche fondamentale et appliquée, mais qui favorise aussi l’acquisition de connaissances transversales, la discussion entre les disciplines et la création d’un réseau spécialisé canadien et international. »

Concrètement, les étudiants du 1er au 3e cycle universitaire inscrits au programme TEDGIEER dans une des universités participantes ont tous une spécialité de base : biotechnologie, assainissement des eaux, écotoxicologie, nanotechnologie, génie des procédés, etc. Ils enrichissent cependant ce cursus avec une école d’été, au cours de laquelle on leur enseigne des matières connexes, en plus de leur donner des cours en entrepreneuriat, en gestion de projets et en propriété intellectuelle « pour qu’ils soient en mesure de créer eux-mêmes des PME ». Ils acceptent également de contribuer à des projets concrets provenant des entreprises, dans lesquelles ils réalisent des stages. Enfin, ils présentent des conférences et prennent part à des ateliers en compagnie d’étudiants, de chercheurs, d’industriels et de représentants gouvernementaux ou associatifs.

Un avenir multidisciplinaire et intersectoriel

« Les avantages de cette approche multidisciplinaire sont nombreux, et ses résultats tangibles », affirme M. Drogui, qui a déjà vu plusieurs projets du programme couronnés de succès, comme celui mené avec l’entreprise VEOS Water pour traiter l’eau de buanderies commerciales contaminée par des déchets de microplastique provenant des fibres des vêtements. « Ceci n’aurait pas été possible sans l’interface de plusieurs disciplines. »

Selon M. Drogui, le principe de la recherche universitaire en vase clos est dépassé : « Il est impossible de détenir toutes les connaissances, seule l’expertise conjuguée des uns et des autres permet d’avancer. » Le chercheur souligne également le caractère incontournable, non seulement de la multidisciplinarité, mais aussi de l’intersectorialité dans la société de demain. « Les spécialistes en génie travaillent de plus en plus étroitement avec d’autres dans le secteur de la santé ou des sciences humaines, par exemple. Et ceci n’est qu’un début, j’en suis sûr. »