Des plaintes contre un professeur de secondaire passées «sous le radar»

D’anciens étudiants et des membres de la communauté se sont rassemblés devant l’école Henri-Bourassa, la semaine dernière, afin de manifester leur solidarité avec les élèves qui ont dénoncé un enseignant accusé notamment de racisme.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir D’anciens étudiants et des membres de la communauté se sont rassemblés devant l’école Henri-Bourassa, la semaine dernière, afin de manifester leur solidarité avec les élèves qui ont dénoncé un enseignant accusé notamment de racisme.

Plusieurs élèves ont déposé des plaintes contre le professeur Vincent Ouellette depuis dix ans sans que personne ne puisse savoir si cela a déjà mené à des sanctions. D’autres n’ont même pas osé porter plainte par crainte de représailles de la part du professeur. Une situation qui illustre les nombreuses failles dans le processus de plaintes dans les écoles.

« Je ne comprends pas qu’un enseignant dont les jeunes se sont plaints aussi souvent soit passé sous le radar », constate la présidente de l’association montréalaise des directions d’établissements scolaires (AMDES), Hélène Bourdages.

C’était en février 2015. Dans son cours d’histoire de 4e secondaire, quelques jours après la tuerie de Charlie Hebdo, le professeur Vincent Ouellette aurait demandé à ses étudiants musulmans de s’excuser pour ces événements. « Il disait qu’on était des terroristes, que notre religion en était une d’ignorance, qu’on était des personnes violentes. Il a radoté ça pendant tout le cours. Nous étions tous scandalisés », se souvient Hanae Tamim, alors âgée de 15 ans.

À la fin du cours, Hanae Tamim et une vingtaine d’étudiants se sont rendus au bureau de la directrice du programme d’études internationales de l’époque. « On était debout devant le bureau, elle nous écoutait d’une oreille. Elle nous a dit : “OK, retournez en classe, on va voir ça.” Jamais la direction ne s’est assise avec nous pour nous écouter, pour prendre nos plaintes en note. Rien n’a jamais été fait. »

Hiba Jabouirik se souvient, elle aussi, d’avoir porté plainte en groupe en 2015, « par rapport à toute l’ambiance en classe », mais elle ne se souvient pas des circonstances précises : « J’ai un black-out de cette année-là, c’était tellement traumatisant », dit-elle. Mais elle se souvient d’avoir souvent été ciblée par le professeur parce qu’elle portait le hidjab. Elle se souvient aussi d’avoir essayé d’exprimer son malaise en classe, mais d’avoir été ignorée. « Nous avons pris les choses en main et nous sommes allés voir l’administration », résume-t-elle.

Jamais la direction ne s’est assise avec nous pour nous écouter, pour prendre nos plaintes en note. Rien n’a jamais été fait.

 

Hanae et Hiba ne sont pas les seules à avoir porté plainte. En 2011, déjà, la mère de Cathy Ramirez portait plainte à la direction lors d’une rencontre de parents. « La première chose que le directeur a relayée à ma mère, c’est que ce n’était pas la première fois qu’il avait des commentaires, des plaintes envers cet enseignant », raconte l’étudiante.

En 2016, c’était au tour de Marie (nom fictif) d’aller se plaindre à la direction de ce professeur qui « utilisait des propos que l’on considérait qui ne pouvaient pas de dire en classe ». Elle se rappelle qu’il dénigrait beaucoup les religions.

La première chose que le directeur a relayée à ma mère, c’est que ce n’était pas la première fois qu’il avait des commentaires, des plaintes envers cet enseignant

 

Marie ne savait pas ce qui allait arriver de sa plainte, mais elle était convaincue que c’était la bonne chose à faire. « On voulait juste que ça se calme, que ça s’arrête. C’était la seule option qu’on était capables d’envisager, on ne connaissait rien d’autre. » Elle aussi a été déçue de la réception de la directrice du PEI : « Elle a juste dit qu’elle allait regarder ça », raconte l’étudiante en entrevue au Devoir.

Crainte de représailles

D’autres ont eu envie de porter plainte, mais n’ont pas osé le faire, par crainte de représailles de cette personne en autorité.

Camilla (nom fictif) se souvient de ce jour de 2009, quand son professeur d’histoire aurait dit que les Québécois de souche étaient devenus une minorité visible dans son école. Jeune réfugiée, elle est restée perplexe lorsque Vincent Ouellette a dit que le Québec était un pays. « Dans mon innocence d’enfant — ça faisait à peine quelques années que j’étais au Québec —, je lui ai demandé : c’est une province ou un pays ? Après ça, il m’a boudée. »

Peu de temps après, le professeur l’a accusée d’avoir plagié dans un travail. Le père de Camilla a rencontré le professeur et a demandé des preuves, mais le professeur se serait fâché et aurait refusé de lui montrer le travail. Camilla elle-même n’a jamais su ce qui lui avait valu cette accusation, qui s’est traduite par une note d’échec pour cet exercice.

Camilla voulait porter plainte, mais son père lui a déconseillé de le faire. « Il m’a dit de ne rien faire car il pourrait y avoir des répercussions, ça pourrait affecter mes notes pour le cégep. Il m’a conseillé de juste garder la paix et de faire attention à mes citations. Alors j’ai laissé les choses comme ça. »

Linda Laimeche se souvient, elle aussi, du professeur Vincent Ouellette qui dénigrait toutes les religions dans une classe très multiculturelle. « Je me souviens qu’il avait fait tout un cours pour parler des “accommodements déraisonnables’’  et disait que des gens venaient d’un autre pays pour imposer leurs règles dans leur pays d’accueil. On essayait de faire des commentaires en classe, mais on se faisait traiter d’extrémistes. Ce n’était pas le mot exact qu’il utilisait, mais il supposait qu’on était des extrémistes ».

Linda n’a jamais porté plainte. « On ne sentait pas qu’il y avait de la place pour faire une plainte. On avait l’impression que ça ne mènerait nulle part. »

Je me souviens qu’il avait fait tout un cours pour parler des “accommodements déraisonnables’’  et disait que des gens venaient d’un autre pays pour imposer leurs règles dans leur pays d’accueil.

 

Le Centre de services de la Pointe-de-l’Île, dont relève l’école Henri-Bourassa, a refusé ces dernières semaines de dire combien de plaintes avaient été déposées contre le professeur Vincent Ouellette, affirmant que le dossier de l’employé est confidentiel. Le CSSPI précisait toutefois que « toute plainte reçue par le CSSPI est traitée de façon diligente ».

Traitement des plaintes

Tous les étudiants à qui Le Devoir a parlé affirment ne pas avoir eu de rétroaction de leur plainte, ce qui devrait pourtant être le cas, selon le président de la Fédération québécoise des directions d’école (FQDE), Nicolas Prévost. « Le parent ou l’élève qui porte plainte devrait avoir une réponse de la direction pour dire qu’on a rencontré l’enseignant et qu’il y aura conséquences, mais sans dévoiler la nature de la sanction. »

Toute plainte, qu’elle soit verbale ou écrite, doit être traitée, affirme-t-il. « Nous avons l’obligation d’aller voir l’enseignant, de faire une enquête, daller voir d’autres élèves pour voir si cette situation existe, si elle se répète dans le temps. La procédure est assez précise », note-t-il.

Une première faute entraîne un avertissement verbal, puis un avertissement écrit et une réprimande. Par la suite, il y a la suspension, avec ou sans solde, et enfin, le congédiement.

Est-ce que les directions d’école ont la marge de manœuvre nécessaire pour congédier un professeur qui aurait un comportement inadéquat ? « Non », répond sans ambages Hélène Bourdages de l’AMDES. « Une direction d’école ne peut pas mettre un enseignant à pied, ça relève du centre de services. Mais elle est appelée à monter le dossier pour documenter la faute. Et c’est là que ça se complique ! »

Selon elle, monter un dossier est un exercice « extrêmement fastidieux », d’autant plus que les directions n’ont pas toujours le soutien de leur centre de services. « Le soutien du centre n’est pas toujours acquis parce qu’ils savent que le syndicat va contester. »

Même son de cloche du côté de la FQDE. « C’est très complexe de monter un dossier. On doit accumuler beaucoup, beaucoup de preuves, et sur une période assez longue, explique Nicolas Prévost. Il faut faire la démonstration sans aucun doute que le comportement n’a pas changé et que la direction a offert le soutien nécessaire à l’enseignant pour corriger la situation. »

Là où ça se corse encore davantage, c’est que le dossier s’efface au bout de six mois, un an ou deux ans, selon le centre de services, s’il n’y a pas de nouvelles plaintes. « Un enseignant peut faire un acte, arrêter de faire l’acte reproché [pendant un moment] et dès lors, le dossier disparaît. Par exemple, on accumule des choses, l’enseignant corrige la situation sur une période de six mois, et alors tout ce qui a été accumulé comme dossier disparaît. Si l’enseignant récidivait quelques mois plus tard, il faut tout recommencer la machine. Ça peut devenir fastidieux et décourageant. »

Selon lui, plusieurs professeurs « jouent sur la ligne » pour éviter les sanctions. Et plusieurs vont répliquer en portant plainte contre la direction pour harcèlement psychologique. Une « épée de Damoclès » avec laquelle les directions d’école doivent composer.

Syndicat

Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome des enseignants (FAE), rappelle pour sa part que ces mesures sont là pour protéger les employés. « Il faut regarder la nature de la faute et les mesures qui sont prises et la façon dont le dossier est monté parce qu’on est dans un État de droit et que les tribunaux ont reconnu que les salariés ont le droit d’être défendus. »

Sans parler du dossier précis de l’enseignant Vincent Ouellette, car celui-ci fait l’objet d’une enquête, le président de la FAE affirme que certaines directions exagèrent. Ainsi, selon lui, des directions souhaiteraient « d’un coup de baguette » congédier des employés, et ce, sans même avoir pris la peine de monter un dossier.

« Ça fait 20 ans que le prof est prof et là, il arrive de quoi et il ne serait plus un bon prof. Mais il n’y a rien dans les dossiers, rien qui a été noté, jamais de mesures disciplinaires données. Et dans certains cas, il faudrait qu’on accepte ça comme ça. Non. Il y a des règles dans le contrat, des règles qui ont été imposées par les tribunaux et on se doit de part et d’autre les respecter. »

Des avenues peu connues

Si les élèves et les parents ne sont pas satisfaits du résultat, ils peuvent porter plainte au secrétariat général du centre de services, puis au protecteur de l’élève. Mais Nicolas Prévost l’avoue, ces avenues ne sont pas très connues, même si la loi oblige les établissements à publier la démarche dans le plan de lutte contre la violence remis à l’ensemble des parents chaque année.

La preuve, c’est que depuis cinq ans, le secrétariat général du centre de services scolaire de la Pointe-de-l’Île n’a reçu aucune plainte relativement à des propos ou à des comportements racistes, et ce, pour l’ensemble des écoles de la commission scolaire, confirme le CSSPI. Par ailleurs, selon les rapports annuels de l’organisme, il n’y a eu aucune plainte faite au protecteur de l’élève pour les deux dernières années.

Jeudi, le centre de services scolaire a reconnu à demi-mot qu’il y avait un problème. « Nous travaillons actuellement à revoir la diffusion de notre processus de plainte auprès de tous nos parents », répond le CSSPI, qui refuse toutefois d’accorder une entrevue au Devoir sur le sujet en raison de l’enquête en cours.

Il y a aussi la Commission des droits de la personne qui peut être une avenue intéressante, mais encore peu utilisée dans les écoles. « Depuis les trois dernières années, la Commission a ouvert 145 dossiers pour propos discriminatoires basés sur la “race”, la couleur, l’origine ethnique ou la nationalité, dont 5 dans des écoles primaires ou secondaires qui mettent en cause le personnel de l’école », précise la Commission.

Libérer la parole

Le président de la Fédération québécoise des directions d’école, Nicolas Prévost, constate également que la très grande majorité des étudiants et des parents qui portent plainte ont peur de représailles, même si les plaintes sont traitées de façon confidentielle. « Ils commencent tous par la même phrase : “On a beaucoup hésité à venir vous voir parce qu’on a peur que l’enseignant soit au courant et que mon enfant subisse les conséquences de cette plainte.” Depuis le début de ma carrière, je pense que je n’ai eu qu’une seule plainte qui ne commençait pas par cette fameuse phrase. »

Mais aujourd’hui, la parole se libère, constate Hélène Bourdages : « Avec le cas qui fait les manchettes ces jours-ci, je pense qu’on traverse un mur du silence. Il y avait peut-être dans le passé une tolérance qui n’existe plus aujourd’hui. Ce n’est donc pas impossible qu’on en entende davantage parler. Et tant mieux si les gens inadéquats sont dénoncés. »

L’enseignant Vincent Ouellette n’a pas répondu à la demande d’entrevue du Devoir sur les allégations liées à ces plaintes.  

Enquête interne

Le professeur Vincent Ouellette fait l’objet d’une enquête interne par le Centre de services scolaire de la Pointe-de-l’Île depuis la diffusion d’une vidéo filmée par l’un de ses étudiants dans laquelle on l’entend utiliser à maintes reprises le mot en n. Depuis, d’anciens étudiants se sont mobilisés et ont sorti une nouvelle vidéo dans laquelle ils témoignent des nombreux propos racistes que l’enseignant aurait tenus au fil des années. « L’enseignant visé par les allégations a été suspendu à la suite de la diffusion de la vidéo filmée dans sa classe par un élève, écrit le Centre de services de la Pointe-de-l’Île dans un communiqué rendu public le 30 octobre. Une enquête a été immédiatement déclenchée par les Services des ressources humaines, enquête qui a été élargie à la suite des témoignages diffusés par le groupe d’élèves les Béliers solidaires. »

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