Roberge dénonce la censure à l’école

Préoccupé par le tablettage d’un manuel d’histoire où se trouve le mot en n, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, dénonce la censure et défend la liberté d’enseigner dans les écoles du Québec.

« Je sens qu’il est de mon devoir d’intervenir pour protéger la liberté académique des enseignants. Notamment celle d’enseigner avec le plus grand respect toutes les notions liées au programme d’histoire », a indiqué le ministre dans une déclaration écrite au Devoir, vendredi soir.

« Je crois qu’il faut nommer les choses poliment, mais qu’il faut pouvoir les nommer pour faire connaître aux élèves tous les moments de l’Histoire, même ceux dont nous pourrions ne pas être fiers, a-t-il ajouté. Ce n’est pas en censurant des manuels qu’on va instruire notre jeunesse et lui permettre de comprendre l’évolution de la société à travers ses misères et ses grandeurs. »

Le débat sur le mot en n a refait surface dans les écoles secondaires, cette fois dans l’enseignement de l’histoire. Les commissions scolaires Lester-B.-Pearson (CSLBP) et English-Montréal (CSEM) ont retiré cette semaine des salles de classe de 4e secondaire le livre Journeys Through the History of Quebec and Canada, parce que l’ouvrage fait référence à l’essai Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières.

Les Éditions CEC, qui publient le manuel d’histoire, ont demandé au ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) « d’établir des directives claires » au sujet de l’utilisation de ce mot lourd de sens.

« Les ouvrages scolaires édités par les Éditions CEC découlent du programme-cadre en histoire établi par le ministère de l’Éducation du Québec. Le mot en n peut donc se retrouver dans des documents authentiques ou en référence à une œuvre, à titre de repères culturels dans les ensembles didactiques. La pédagogie entourant l’histoire est d’une importance fondamentale. La réflexion entourant l’utilisation du mot en n se doit donc d’être faite sous une perspective globale », a indiqué au Devoir la maison d’édition, filiale de Québecor.

Le ministre Roberge souligne que le livre tabletté est un « outil pédagogique complémentaire qui fait partie de la catégorie des cahiers d’exercices dans lequel les élèves écrivent, dessinent ou découpent. Le ministère de l’Éducation n’a pas à autoriser ce type de matériel pour qu’il puisse être utilisé en classe ».

Un mot interdit

La Commission scolaire English-Mont-réal, en tout cas, a décidé cette semaine de masquer la mention « offensante » de l’ouvrage de Pierre Vallières en ajoutant un autocollant qui explique la raison pour laquelle le terme dégradant a été retranché.

« Il fut porté à notre attention plus tôt cette semaine qu’un manuel utilisé par un grand nombre de nos élèves comporte une mention très offensante à l’égard des membres de la communauté noire, a indiqué Marlene Jennings, administratrice de la tutelle à la CSEM. La mention en question fait référence à un livre publié dans les années 1960, dont le titre ne respecte pas les valeurs prônées par notre commission scolaire et n’a pas sa place dans notre société. »

Il s’agit d’une question sensible pour Mme Jennings, dont le père est issu d’une famille afro-américaine de l’Alabama ayant connu l’esclavagisme.

La censure dénoncée

Selon ce qu’a appris Le Devoir, les enseignants d’histoire de la Commission scolaire Lester-B.-Pearson (CSLBP) sont loin d’être unanimes au sujet du bannissement du manuel faisant référence au livre de Vallières. Au moins deux enseignants ont refusé de retirer de leur classe l’ouvrage interdit.

« Je n’accepte pas que la censure prenne place dans ma classe », dit au Devoir un membre du personnel enseignant de la commission scolaire anglophone. Cette personne a demandé qu’on préserve son anonymat par crainte de représailles.

« Je suis extrêmement sensible à la réalité des personnes noires. Je combats le racisme. Mais je refuse qu’on m’empêche de mentionner le titre d’un livre dans un contexte d’enseignement », ajoute notre source.

Des témoignages révèlent que les enseignants sont divisés sur une base linguistique : les anglophones appuient généralement le bannissement du manuel d’histoire au nom du respect des minorités, tandis que des francophones s’y opposent, en dénonçant la censure.

Des membres du corps professoral remarquent une douce ironie : pendant qu’un essai du « terroriste » Pierre Vallières, membre du Front de libération du Québec (FLQ), devient infréquentable, des classiques de la littérature anglo-saxonne faisant un usage du mot en n continuent d’être enseignés à la Commission scolaire Lester-B.-Pearson. On parle notamment de To Kill a Mockingird, de Harper Lee, Lord of the Flies, de William Golding, et Of Mice and Men, de John Steinbeck.

« C’est une pente glissante : quand on commence ce jeu de censure là, où est-ce que ça s’arrête ? » dit une source.

« Racisme systémique »

La CSLBP a décidé de retirer le manuel scolaire jugé offensant pendant qu’elle réfléchit à la suite des choses. Dans le quotidien The Gazette, le président de la CSLBP, Noel Burke, a fait valoir que la mention du livre de Vallières n’a pas sa place dans un manuel scolaire. Pour lui, il n’y a pas que le titre qui est inapproprié : le contenu même de l’essai de Vallières est offensant.

« On peut aller au-delà du mot en n, qui est le titre, et s’attarder à la comparaison que fait Pierre Vallières entre les Québécois francophones à l’époque de la Révolution tranquille et l’oppression des Afro-Américains dans le contexte du mouvement pour les droits civiques dans les années 1960, qui ignore complètement des centaines d’années d’histoire et d’esclavagisme qui ont probablement encore un effet sur la communauté noire. On pourrait dire que la comparaison et le déni de l’histoire fait à la communauté noire [sont] encore plus racistes que l’utilisation du mot en n », a dit le président de la commission scolaire anglophone.

« Si le gouvernement cherche encore une définition de racisme systémique, c’est exactement ce qu’est le racisme systémique, qu’un éditeur et un auteur trouvent approprié et normal d’utiliser ce mot en ce moment », a ajouté Noel Burke.

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