L’enseignement en anglais a le vent dans les voiles

McGill a encaissé à elle seule 30% des transferts fédéraux versés aux universités québécoises, entre les années 2000 et 2017.
Photo: Michael Monnier Archives Le Devoir McGill a encaissé à elle seule 30% des transferts fédéraux versés aux universités québécoises, entre les années 2000 et 2017.

Les anglophones sont minoritaires dans les cégeps anglais. Le Collège Dawson — le plus gros au Québec — déborde littéralement, tandis que les inscriptions stagnent dans certains cégeps français de Montréal. L’Université Concordia accueille désormais plus d’étudiants que sa sœur jumelle francophone, l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

L’enseignement supérieur est devenu le principal vecteur d’anglicisation au Québec. La croissance des cégeps et des universités anglophones est telle que, sans un coup de barre du gouvernement, « l’enseignement postsecondaire à Montréal va être majoritairement anglophone dans une vingtaine d’années », affirme l’auteur Frédéric Lacroix, qui vient de faire paraître Pourquoi la loi 101 est un échec chez Boréal.

Il est un des chercheurs québécois les plus actifs dans le domaine linguistique à l’heure actuelle. Rien ne destinait pourtant ce physicien à se passionner pour l’étude du poids relatif de l’anglais et du français au Québec.

Ce natif de la capitale québécoise a subi un électrochoc en faisant sa maîtrise en physique à l’Université McGill, dans les années 1990. « Je me suis rendu compte que McGill était extrêmement bien financée. On m’offrait des conditions vraiment avantageuses, un salaire, et les laboratoires étaient très bien équipés, ce qui n’était pas le cas dans l’université francophone où j’avais aussi fait une demande d’admission », raconte Frédéric Lacroix.

Durant son séjour à McGill, il a commencé à se poser des questions sur les raisons de ce déséquilibre au profit de la prestigieuse université anglophone. Il a trouvé pas mal de réponses en fouillant dans des centaines de fichiers du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) portant sur la langue maternelle des étudiants en enseignement supérieur depuis un demi-siècle. Son essai est aussi le fruit de l’analyse scrupuleuse de rapports de Statistique Canada, de la recension d’études démographiques et d’autres sources publiques.

« J’aime les chiffres », dit Frédéric Lacroix. Il aime moins la tendance révélée par son analyse des chiffres : le français se porte mal dans le Grand Montréal. Si les Québécois trouvent important de vivre et d’étudier en français — en respectant le droit de la minorité anglaise à avoir ses institutions, insiste l’auteur —, ils doivent prendre conscience de la fragilité de leur culture. La « louisianisation » du Québec est une réelle possibilité, selon lui.

L’attrait de l’anglais

Qu’on partage ou non l’inquiétude de Frédéric Lacroix pour l’avenir du français, son essai fait réfléchir. Pour lui, l’obligation faite aux francophones et aux immigrants de fréquenter l’école primaire et secondaire en français est insuffisante pour assurer l’avenir de la langue officielle du Québec.

Les études en anglais présentent un attrait indéniable à partir du niveau collégial : la proportion de l’effectif collégial à temps plein (public et privé subventionné) qui étudie en anglais au Québec est passée de 14,9 % à 19 % entre les années 1995 et 2018. Pendant cette période, les collèges anglais ont gagné 6941 étudiants ; les collèges français en ont perdu 5436. Les Québécois de langue maternelle anglaise sont pourtant en décroissance, et forment 8,1 % de la population.

À Montréal, l’attrait de l’anglais est encore plus important : 40 % de l’effectif collégial étudie dans la langue de Shakespeare. Dans les programmes pré-universitaires, ce sont près de la moitié (48 %) des collégiens qui étudient en anglais à Montréal.

Qui sont ces étudiants qui remplissent les cégeps anglophones de Montréal ? Les anglophones y sont minoritaires depuis 2001, rappelle Frédéric Lacroix ; ils représentent quatre étudiants sur dix dans les cégeps anglais. Les allophones (37,8 %) et ceux ayant le français comme langue maternelle (20,7 %) complètent l’effectif des cégeps anglais de l’île.

L’auteur conteste le projet d’agrandissement de 50 millions de dollars du Collège Dawson, qui va « financer encore plus l’anglicisation des enfants de la loi 101 ». Les chiffres du MEES indiquent que les anglophones représentent tout juste 38 % de l’effectif de Dawson, affirme Frédéric Lacroix, et non 60 %, comme le soutient Richard Filion, directeur du collège anglais.

Le poids des institutions

Malgré cette guerre de chiffres, l’auteur rappelle un fait incontestable : les cégeps anglais débordent, et leurs concurrents français font du surplace. Il soupire quand la ministre Danielle McCann fait valoir que les cégeps français de la grande région de Montréal n’ont rien à craindre. Oui, entre 20 000 et 30 000 élèves francophones arriveront du secondaire dans la prochaine décennie, mais combien s’inscriront dans un des quatre cégeps anglais de la région (y compris le Collège Champlain, établi à Longueuil) ?

En entrevue avec Le Devoir la semaine dernière, la ministre a néanmoins affirmé que le gouvernement Legault cherche une façon de limiter la croissance des cégeps anglais.

Au risque de passer pour alarmiste, Frédéric Lacroix affirme qu’il y a urgence à agir. Les deux universités anglophones de Montréal ont ainsi accueilli à elles seules presque autant d’étudiants supplémentaires (22 468) que les cinq établissements francophones de l’île (24 911) entre les années 1995 et 2019, relève Frédéric Lacroix.

Symbole lourd de sens, l’UQAM s’est fait dépasser durant cette période par sa rivale anglophone, l’Université Concordia, qui attire désormais davantage d’étudiants. McGill et Concordia accueillaient aussi 55 % des étudiants internationaux (les plus payants en raison de la déréglementation de leurs droits de scolarité) dans l’île de Montréal en 2018. Ce n’est pas pour rien que même des universités francophones se tournent timidement vers les cours en anglais pour attirer les étudiants étrangers.

Autre signe de la force des universités anglophones, McGill est aussi celle qui récolte le plus de fonds privés, d’une valeur moyenne de 277 millions de dollars par année, loin devant toutes ses concurrentes, selon l’auteur. McGill a aussi encaissé à elle seule 30 % des transferts fédéraux versés aux universités québécoises, entre les années 2000 et 2017.

Cela explique sans doute en bonne partie pourquoi Frédéric Lacroix a été impressionné par ses études à McGill. Et pourquoi Lise Bissonnette a déploré le sous-financement de l’UQAM en quittant la présidence du conseil d’administration de l’établissement en 2018.