Hors de l’université, point de salut pour les nouveaux doctorants?

André Lavoie Collaboration spéciale
Selon une étude, moins de 20% des titulaires d’un doctorat au Canada occupent un emploi de professeur d’université à temps plein. Alors où sont tous les autres?
Illustration: Getty Images Selon une étude, moins de 20% des titulaires d’un doctorat au Canada occupent un emploi de professeur d’université à temps plein. Alors où sont tous les autres?

Ce texte fait partie du cahier spécial Relève en recherche

Celui ou celle qui revendique le prestigieux Ph. D. est forcément promis à un brillant avenir universitaire. Voilà qui semble relever de l’évidence, mais les chiffres, eux, illustrent une réalité bien différente : selon une étude du Conference Board du Canada datant de 2015, moins de 20 % des titulaires d’un doctorat au Canada occupent un emploi de professeur d’université à temps plein. Alors où sont tous les autres ?

Toujours selon la même étude, 47 % d’entre eux évoluent à l’extérieur du cadre universitaire, et 38 % n’occupent aucune fonction dans leur travail qui a trait à la recherche et au développement. Certains verront sans doute ce constat comme un échec cuisant. Jean-Patrick Toussaint a lui-même parfois cédé au défaitisme après ses études doctorales en sciences environnementales, spécialisées en biologie végétale, à l’Université d’Adelaide, en Australie. Plutôt que de ruminer, il a fait part de ses réflexions dans I have a Ph. D. Now where is my job ? (Total Recall Publications, 2019), qui relate son parcours dans le monde universitaire, et certaines de ses pérégrinations sur le marché de l’emploi.

Il y a une méconnaissance du doctorat, comme si les titulaires n’étaient que des rats de laboratoire

 

À l’époque de ses (longues) études, il aurait aimé avoir « des discussions franches sur la question, et surtout des ressources » pour prendre des décisions mieux éclairées. Avec le recul, celui qui est aujourd’hui conseiller en renforcement des capacités à la Fédération canadienne des municipalités reconnaît qu’il s’est lancé bien simplement — naïvement ? — dans l’aventure doctorale. « Ma curiosité naturelle et mon intérêt pour la recherche m’ont poussé vers ça, mais j’ai peu réfléchi aux débouchés, faisant plutôt confiance à la vie ! admet-il avec candeur. Mais lorsqu’on s’embarque dans des études supérieures, le Saint-Graal, c’est le poste universitaire, une fin en soi, et nous avons souvent une mauvaise compréhension des avenues possibles avec un doctorat. »

Réfléchir « outside the box »

Ce discours et ces écueils sont loin d’étonner Anis Amokrane. Titulaire d’un doctorat de l’Université de Strasbourg, il est associé à la firme française Adoc Talent Management, qui possède un bureau à Montréal. Cette organisation s’est spécialisée dans l’accompagnement de ces diplômés singuliers sur les sentiers sinueux de l’emploi.

Également physicien théorique et expérimental, il est bien au fait des règles parfois subtiles du monde universitaire, et de la pesanteur de certaines mentalités qui prennent du temps à évoluer dans la bonne direction. « C’est historique, cette mystification de la carrière universitaire après des études doctorales, regrette Anis Amokrane. Pourtant, les titulaires d’un doctorat peuvent tout aussi bien s’insérer dans le secteur privé, et ainsi devenir des vecteurs d’innovation, capables de réfléchir “outside of the box”, et proposer de nouvelles méthodologies qui ne sont pas encore utilisées dans ce secteur. »

Or, il semblerait y avoir une certaine résistance à engager ces diplômés qui ont derrière eux plusieurs années d’études universitaires et de fréquentation assidue des laboratoires, parfois un peu partout à travers le monde. Cette méfiance existe, Anis Amokrane la perçoit souvent, mais, selon lui, la responsabilité est partagée. « Il y a une méconnaissance du doctorat, déplore-t-il, comme si les titulaires n’étaient que des rats de laboratoire. De l’autre, les doctorants ne savent pas toujours se faire valoir face aux recruteurs : parler uniquement de sa thèse et de sa méthodologie… Ils doivent surtout mettre de l’avant leurs capacités d’écoute, de collaboration, d’adaptation. Ce discours va forcément amener les recruteurs à se dire : ce candidat a des compétences complémentaires à l’entreprise, ce qui peut amener une valeur ajoutée. »

Un changement de mentalité essentiel

Mais le jeu économique en vaut-il la chandelle ? Surtout quand on sait ce qu’il en coûte à la fois sur le plan personnel et collectif pour les études doctorales ? « On y pense beaucoup, avoue Jean-Patrick Toussaint, mais la contribution sociale à long terme des doctorants est importante. Non seulement ils se placent dans d’autres secteurs, mais ils peuvent trouver un emploi où ils sauront pleinement s’épanouir. » Or, depuis sa sortie du milieu académique il y a dix ans, et tout comme Anis Amokrane, il croit qu’un changement de mentalité, et de discours, est essentiel.

« Disons-le : le Ph. D., c’est un titre honorifique, et ça ne veut surtout pas dire que quelqu’un est un génie en tout », résume Anis Amokrane. Mais à l’heure de débarquer sur le marché de l’emploi, il doit avoir plusieurs tours dans son sac.