Au petit mot les grands débats

La ministre de l’Enseignement supérieur du Québec, Danielle McCann, déplore la façon dont l’Université d’Ottawa a géré cette affaire.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne La ministre de l’Enseignement supérieur du Québec, Danielle McCann, déplore la façon dont l’Université d’Ottawa a géré cette affaire.

La seule mention d’un mot honni « commençant par n » a provoqué un choc des idées qui enflamme les cégeps et les universités de partout au pays. D’un côté, ceux qui affirment que la liberté d’enseignement est en jeu. Dans l’autre camp, on soutient plutôt que la simple utilisation de ce mot lourd de sens équivaut à une forme de racisme impardonnable.

Un texte d’appui aux étudiants de l’Université d’Ottawa heurtés par l’utilisation de ce mot « raciste », rédigé par des professeures de sciences sociales, a ainsi recueilli l’appui de plus de 500 enseignants dans la journée de mardi.

Cette lettre d’opinion est venue répliquer à des messages d’appui de centaines d’enseignants à la professeure Verushka Lieutenant-Duval, dénoncée par des étudiants pour avoir mentionné le mot qui commence par « N » durant un cours le mois dernier à l’Université d’Ottawa. L’enseignante a beau avoir rappelé son parcours sans faille contre le racisme et la discrimination, ses détracteurs n’en démordent pas : elle a commis une faute en prononçant ce mot, même pour l’expliquer à ses étudiants.

« Si quelqu’un utilise le mot “n”, nous considérerons cette personne comme étant raciste pour l’avoir utilisé, compte tenu de l’histoire de ce vocable. Tout comme nous ne pouvons légalement empêcher quiconque d’utiliser ce mot, les individus ne peuvent légalement nous empêcher de penser qu’ils sont racistes, qu’il.elle.s veuillent être considéré.e.s comme racistes ou non », indique la lettre signée par quatre professeures de l’École d’études sociologiques et anthropologiques de l’Université d’Ottawa.

« On ne peut tout simplement pas se permettre d’utiliser le “mot n” sans être critique, peu importe qu’on ait lu Fanon, ou que l’on veuille rendre hommage à Senghor ou à Césaire », ajoutent les signataires. La professeure Karine Vanthuyne a transmis au Devoir la lettre appuyée par 559 enseignants, au moment où ces lignes étaient écrites.

Le recteur de l’Université d’Ottawa, Jacques Frémont, a jugé sévèrement lui aussi la professeure Lieutenant-Duval pour avoir recouru au vocable. « Les membres des groupes dominants n’ont tout simplement pas la légitimité pour décider ce qui constitue une micro-agression », a-t-il déclaré lundi.

Un dérapage à éviter

La ministre de l’Enseignement supérieur du Québec, Danielle McCann, déplore la façon dont l’Université d’Ottawa a géré cette affaire. « Je trouve ça vraiment malheureux ce qui se passe du côté d’Ottawa. Il y a un dérapage d’intimidation qui se fait envers cette professeure. Pour moi, la liberté académique, la liberté d’expression, il faut que ce soit protégé, c’est essentiel », a-t-elle dit au Devoir, mardi.

Elle souhaite que les établissements aient un mécanisme pour accueillir les plaintes des étudiants de façon juste et équitable, y compris pour les enseignants. La ministre salue le modèle de médiation mis en place à l’Université Concordia — mis à l’épreuve au cours des derniers mois après une controverse au sujet du classique Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières.

« La société a beaucoup changé dans les dernières années. Les étudiants nous amènent des enjeux nouveaux. Il faut être prêts. Il faut être sensibles à ce que vivent les étudiants et il faut vraiment soutenir nos professeurs », affirme Danielle McCann.

La ministre compte soumettre cette discussion sur la liberté d’enseignement au chantier sur l’université de l’avenir, mené par le scientifique en chef du Québec, qui fera l’objet d’une consultation en novembre. Elle n’écarte pas la possibilité de créer une loi protégeant la liberté d’enseignement, comme le réclame la Fédération québécoise des professeurs d’université.

Contre le clientélisme

 

Il y a urgence d’agir, car les réseaux sociaux se transforment en tribunal qui juge et condamne les enseignants montrés du doigt, estime François Ouellet, professeur de littérature à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Il a écrit une lettre, transmise au Devoir, dénonçant la « conception technocrate de l’université ». Quelque 161 professeurs ont signé la lettre.

Les étudiants sont devenus des « clients », déplorent les signataires. Les universités doivent arrimer leurs programmes aux « besoins du marché », ce qui dévalorise les diplômes et entraîne une concurrence entre les établissements. Résultat : les universités ont le réflexe de « céder à la moindre réaction épidermique d’étudiant.e.s qui, dans la logique de cet endoctrinement, préfèrent le confort de l’ignorance à l’instabilité de la pensée critique. On a là l’effet pervers du marché : il ne faut pas mécontenter un client ».

Les « clients », en tout cas, ne se gênent pas pour faire entendre leur voix. Une pétition signée par plus de 8000 étudiants réclame des mesures disciplinaires contre la professeure ayant énoncé le « mot commençant par N » lors d’un cours virtuel le mois dernier.

« Le refus de reconnaître que ce mot vise uniquement la déchéance des communautés noires est épouvantable, indique la pétition, rédigée en anglais. L’histoire démontre amplement la connotation négative associée à ce mot. C’est plus qu’un simple mot. La seule solution est que les gens qui ne sont pas de la communauté noire cessent de l’utiliser. »

À voir en vidéo