Le milieu universitaire dénonce une «attaque» contre la «liberté académique»

Le milieu universitaire monte au front contre le traitement réservé à l’enseignante de l’Université d’Ottawa dénoncée pour avoir mentionné le « mot commençant par N » dans un cours. La professeure Verushka Lieutenant-Duval a été suspendue, puis réintégrée dans ses fonctions pour avoir utilisé ce mot en classe, même sans intention malicieuse. Une lettre signée par 579 professeurs de cégep et d’université, transmise au Devoir, dénonce ce « grave précédent qui attaque de front la liberté d’enseignement ».

« L’Université d’Ottawa se trompe de cible. On ne s’attaque pas au problème du racisme en punissant et en interdisant l’enseignement des mots, des œuvres et des auteurs qui, au contraire, le révèlent et le combattent explicitement », indique la lettre rédigée par Mathieu Gauthier, professeur de philosophie au cégep Garneau, et Murielle Chapuis, professeure de littérature au cégep Lionel-Groulx.

« Il est urgent que les institutions d’enseignement supérieur se dotent d’une politique claire afin de protéger l’intégrité des connaissances et de ses passeurs, cela doit passer entre autres par la reconnaissance du droit au désaccord raisonnable et à celui du principe de charité. Le contexte social et le clientélisme ne peuvent prévaloir sur la connaissance et sa diffusion », ajoutent les auteurs.

« Racisme systémique »

Le recteur de l’établissement, Jacques Frémont, a brisé son silence des derniers jours, lundi, en expliquant le fil des événements. Il fait valoir que l’enseignante, qui fait partie du groupe majoritaire, a commis un impair envers une minorité en mentionnant le mot honni. « Les membres des groupes dominants n’ont tout simplement pas la légitimité pour décider ce qui constitue une micro-agression », a écrit M. Frémont.

« Notre université a vécu depuis plus d’une année et demie des incidents racistes ou à caractère raciste. Nous avons tenu plusieurs assemblées publiques où des conversations difficiles ont eu lieu sur les différentes manifestations du racisme à l’Université. Nous sommes, comme bien d’autres universités, en train de prendre conscience des diverses manifestations de ce racisme systémique, bien ancrées dans nos façons de faire et nous avons pris l’engagement de travailler à remédier à la situation », a-t-il ajouté.

On ne s’attaque pas au problème du racisme en punissant et en interdisant l’enseignement des mots, des œuvres et des auteurs qui, au contraire, le révèlent et le combattent explicitement

 

Charmaine Nelson, professeure à l’Université NSCAD, à Halifax en Nouvelle-Écosse, a l’habitude du « mot en N » et d’autres vocables traumatisants : elle enseigne l’histoire de l’esclavage depuis deux décennies.

« Toutes les fois que j’enseigne à une nouvelle cohorte d’étudiants, je les préviens dès le premier cours : “Je vais employer des mots durs pour décrire une réalité horrible. Si ça vous est insupportable, ne suivez pas ce cours” », explique au Devoir la professeure née de parents d’origine jamaïcaine, qui a enseigné 17 ans à l’Université McGill.

Charmaine Nelson n’avait pas à faire cette « mise en garde » (trigger warning) à ses étudiants quand elle a commencé à enseigner, en 2001. Mais de nos jours, elle doit prévenir les étudiants qu’ils seront exposés à des histoires et à des mots « affreux ».

« Je veux prendre soin de mes étudiants, je ne veux pas les traumatiser, mais je dois leur enseigner la dure vérité. Ils sont passionnés, ils sont brillants, ils ont le sens de la justice sociale, et ils sont vraiment sensibles. Ils n’ont pas la couenne dure comme les gens nés dans les années 1970 ou 1980 », explique la professeure.

Pour éviter bien des grincements de dents, Charmaine Nelson n’emploie jamais le fameux « mot en N » en classe. Elle dit justement « mot en N », et tout le monde comprend de quoi il s’agit.

« Un précédent très dangereux »

« C’est difficile d’enseigner dans ce contexte-là. Je me sens sur mes gardes », convient Yalla Sangaré, directeur du Département des sciences administratives à l’Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse.

Ce professeur d’origine malienne a étudié et enseigné à l’Université d’Ottawa, un endroit qu’il a adoré. La réaction de son alma mater dans cette affaire l’inquiète cependant. « À partir du moment où tu commences à censurer, ça crée un précédent très dangereux. Sans liberté d’enseignement, il n’y a pas d’université », dit-il.

Yalla Sangaré siège à l’exécutif de l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (ACPPU). L’Association a écrit au recteur de l’Université d’Ottawa, lundi, pour lui faire part de son inquiétude. « Un membre de la Faculté ne peut se livrer à du harcèlement ou à de la discrimination, mais tout indique que le choix des mots et l’intention pédagogique de la professeure Lieutenant-Duval ne font pas partie de ces discours prohibés », écrit David Robinson, directeur exécutif de l’ACPPU.

Difficulté d’enseigner

Le recteur de l’Université d’Ottawa a rappelé que l’enseignante a offert de discuter de la question de l’utilisation du « mot commençant par N » dans un cours subséquent. « Cela fait partie de sa liberté d’enseignement et il lui sera loisible de le faire. Mais qu’on ne soit pas surpris que plusieurs de ses étudiants n’aient tout simplement pas envie, surtout dans la lancée du mouvement Black Lives Matter, d’avoir encore une fois à se justifier pour que leur droit à la dignité soit respecté. Lors de l’incident, l’enseignante avait tout à fait le choix, dans ses propos, d’utiliser ou non le mot commençant par N ; elle a choisi de le faire avec les conséquences que l’on sait », précise Jacques Frémont.

Le recteur assure que la professeure Lieutenant-Duval est demeurée une employée de l’Université d’Ottawa. « Durant les quelques jours où elle n’a pas enseigné, l’Université a organisé un retour ordonné en classe avec sa pleine collaboration. Elle est libre de continuer son cours, ce qu’elle a fait vendredi dernier, comme d’habitude, en bénéficiant de sa pleine liberté d’enseignement. »

Les 579 signataires de la lettre de professeurs déplorent les obstacles mis sur les épaules de ceux qui tentent de diversifier le contenu de leurs cours. « […] comment pourra-t-on sans ce mot enseigner le très pertinent film I Am Not Your Negro, de Raoul Peck, ou le courant artistique de la négritude de Léopold Sédar Senghor et d’Aimé Césaire ? Comment faire référence à l’ouvrage classique de Pierre Vallières, expliquer les significations multiples de « Speak white » dans le poème de Michèle Lalonde, évoquer l’univers de Toni Morrison ou l’œuvre de Dany Laferrière Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, un livre éminemment satirique ? »

Les signataires soulignent que « c’est la troisième fois que l’on confond l’usage et la mention des mots », après les cas de Wendy Mesley, de la CBC, et de la professeure Catherine Russell, de l’Université Concordia.

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