La drôle de classe de «Madame Catherine»

Catherine Gaudette enseigne dans une classe d’accueil de l’école Sans-Frontières, située en basse-ville de Québec.
Francis Vachon Le Devoir Catherine Gaudette enseigne dans une classe d’accueil de l’école Sans-Frontières, située en basse-ville de Québec.

En créant un groupe Facebook pour les étudiants allophones confinés de son école, Catherine Gaudette n’aurait jamais pu imaginer le rayon d’action de ses modestes exercices. Jusqu’à ce qu’elle reçoive un message de Selim*, un père de famille syrien réfugié au Kurdistan.

« Il m’a demandé si ses enfants pouvaient suivre ma page à partir de leur domicile d’accueil, au Kurdistan », raconte l’enseignante de la classe d’accueil de l’école Sans-Frontières. La bien nommée. « Ses enfants n’ont pas accès à l’école là-bas. Ses deux petits garçons suivent donc mes activités quotidiennes en français. »

Située en basse-ville de Québec, l’école Sans-Frontières a dû fermer ses portes le 21 septembre dernier après qu’on y a recensé 25 cas de COVID-19. Catherine Gaudette a neuf élèves, qui l’appellent tous « Madame Catherine ». Aucun d’entre eux n’a été déclaré positif, mais comme tous les autres, ils ont dû se lancer dans l’aventure de l’école à la maison.

Sauf qu’enseigner à des petits allophones à distance n’est pas une mince affaire. Ni les enfants ni leurs parents n’ont les compétences pour naviguer sur des plateformes virtuelles comme Classroom, explique Catherine Gaudette. « Mes élèves, s’ils sont en classe d’accueil, c’est parce qu’ils n’ont pas encore appris à lire ni à écrire. […] Vous savez, moi, je ne serais pas capable d’aller sur Classroom en bengali. » De toute façon, leurs familles n’ont pas d’ordinateur.

Or, pour la deuxième vague de la pandémie, « Madame Catherine » avait prévu le coup. Après le confinement du printemps, elle a sondé tous ses élèves pour savoir quels appareils électroniques ils avaient à la maison et l’usage que leurs parents en faisaient. « Je me suis rendu compte que leurs parents avaient tous un téléphone intelligent et qu’ils utilisaient tous Facebook. »

Elle a donc créé une page Facebook pour sa classe sur laquelle elle communique les exercices tous les jours dans des vidéos. Elle leur a lu les histoires des Papinachois, leur lit les exercices de Lexibul. Leur a présenté les trois poules dans sa cour. Le jeudi, elle leur a fait associer des images de métiers aux mots correspondants. « Je suis fleuriste. Je suis dentiste. Je suis pianiste. Je suis journaliste. »

Exercices traduits en kurde

Et voilà qu’arrive ce message intrigant du Kurdistan. Autant dire d’une autre planète. L’homme dit chercher des ressources pour enseigner à ses enfants. « Il m’a dit qu’il était à la recherche de pages pédagogiques et me demandait si je l’autorisais à suivre mes cours », raconte Catherine Gaudette.

Il avait décidé d’enseigner lui-même à ses enfants et ne savait pas par où commencer. La chance a voulu qu’il tombe sur la première semaine d’enseignement d’une langue seconde !

 

Grâce à l’outil de traduction automatique de Facebook, Selim lui confie petit à petit son histoire. Il a quitté la Syrie à cause de la guerre neuf ans plus tôt. Il est au Kurdistan en attendant mieux. Parce qu’ils sont sans statut, ses trois petits garçons n’ont pas accès à l’école et il cherche par tous les moyens à leur assurer un maximum d’éducation.

« Il avait décidé d’enseigner lui-même à ses enfants et ne savait pas par où commencer. La chance a voulu qu’il tombe sur la première semaine d’enseignement d’une langue seconde ! », s’étonne l’enseignante ravie d’avoir pu donner un coup de main.

Avant la guerre, la Syrie avait une population très scolarisée, souligne-t-elle. « Les parents recherchent cela pour leurs enfants. »

Par l’intermédiaire de Catherine Gaudette, Le Devoir a pu échanger avec Selim pendant une bonne heure par écrit. « Elle anime sa page avec une merveilleuse méthode d’enseignement, et j’aurais souhaité que mes enfants reçoivent une telle éducation », explique Selim. La communication est ardue, il faut utiliser des phrases très simples pour se comprendre.

Comment a-t-il trouvé « Madame Catherine » ? « Elle est apparue sur Facebook en tant qu’ami [sic] commun avec mes amis », dit l’homme qui connaît des Syriens réfugiés au Québec.

Que fait-il avec ses exercices ? « J’essaie de comprendre le français, mais mes fils ont du mal, car maintenant je leur apprends l’anglais et l’arabe et ils sont dans un pays kurde. Je le traduis la plupart du temps en langue kurde. »

Des besoins criants

Plusieurs des exercices sont faits avec des pictogrammes qu’il faut associer à des mots. En les traduisant, il peut s’en servir dans n’importe quelle langue. Il dit que « Madame Catherine » est « dévouée », qu’elle donne « tout ce qu’elle a » à ses élèves.

Ses fils ont sept ans, cinq ans et huit mois. Ils sont tous nés en exil. « L’aîné aime l’école, aime faire connaissance avec des amis et est très intelligent », écrit son père. « Il a sept ans et apprend tout. » Quant au cadet, « il n’est pas aussi intelligent que son frère, mais il apprend soigneusement. »

En Syrie, Selim était chef dans un restaurant de Damas. Il parle de son métier avec fierté. Sur ses conditions de vie actuelles, il est plutôt discret et on décèle entre les lignes que la vie est très dure pour lui et sa famille. Chose certaine, il ne veut pas rester au Kurdistan.

Pour Catherine Gaudette, cette expérience est une grande source de validation. « Ça veut dire que ma méthode d’apprentissage peut être utilisée pour enseigner n’importe quelle langue, qu’elle est un peu universelle. »

En même temps, l’histoire de Selim l’a complètement bouleversée. Elle se prépare d’ailleurs à lui envoyer par la poste un colis avec tous ses cahiers d’exercices afin qu’il puisse continuer à éduquer ses fils.

Parce qu’à compter de lundi matin, elle n’aura plus le temps de mettre en ligne des exercices sur sa page Facebook. La quarantaine de Sans-Frontières est terminée et elle doit reprendre l’enseignement à l’école. « Je ne peux pas faire l’école à la maison en même temps. Il faut que ce genre de service soit pris en main par des gens qui y mettent du temps et soient payés pour ça », dit-elle. « Ou bien, ça pourrait être un beau projet de maîtrise en éducation… C’est vraiment intéressant ! »

* Étant donné la situation précaire de Selim, pour ne pas l’exposer à des risques ou à un stress inutiles, nous lui avons donné un nom fictif dans cet article.

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