Est-il possible de rattraper le retard scolaire?

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
La professeure Catherine Turcotte craint que le rattrapage se fasse au détriment des enseignants, dont la tâche a déjà augmenté, ne serait-ce que pour gérer les mesures qui ont trait à la COVID-19.
Frederick Florin Agence France-Presse La professeure Catherine Turcotte craint que le rattrapage se fasse au détriment des enseignants, dont la tâche a déjà augmenté, ne serait-ce que pour gérer les mesures qui ont trait à la COVID-19.

Ce texte fait partie du cahier spécial Écoles publiques

Tous autant que nous sommes, nous apprenons chaque jour à vivre avec le coronavirus. Pourtant, la rentrée scolaire a été tout un casse-tête tant pour les parents que pour les enseignants, mais surtout pour les élèves du primaire. Après les mesures sanitaires, il faut maintenant vite penser aux mesures pédagogiques pour s’assurer que tous les enfants sont sur la même longueur d’onde.

On le sait, l’école à la maison ne s’est pas déroulée à la même cadence pour tous les enfants, et des écarts se sont creusés durant les longs mois de confinement. Pour certains, les apprentissages ont pu se poursuivre à bonne vitesse, alors que, pour d’autres, tout s’est arrêté. Entre ces deux extrêmes, il y a tous ceux qui ont tant bien que mal maintenu le rythme, avec des difficultés plus ou moins grandes.

Les experts sont dans les classes

Dans un premier temps, il est impératif d’évaluer les apprentissages et les connaissances des enfants, et ce n’est qu’ensuite qu’on pourra aplanir les différences. Cet exercice, c’est aux enseignants et aux orthopédagogues de le faire. Pourtant, même si le ministre de l’Éducation a promis 350 nouveaux professionnels dans lesécoles, la tâche est colossale, et la pénurie fait en sorte qu’il est difficile de pourvoir les postes. « D’autant qu’à l’heure actuelle, on demande à certains orthopédagogues de laisser tomber leurs services pour prendre la responsabilité d’une classe », indique Catherine Turcotte, professeure au Département d’éducation et formation spécialisées de l’UQAM.

Elle affirme que, dans les classes, ce sont d’enseignants qu’on a besoin, et le rôle des professionnels demeurede les soutenir, et non l’inverse :« Tant pour la santé publique que pour la qualité des services dans une école, c’est un non-sens de penser qu’on va aller chercher des gens qui n’ont pas de formation d’enseignant et qu’ils seront en mesure de donner un vrai coup de main. »

Pour un rattrapage réussi, tout repose donc sur l’expertise de l’enseignant. « Un enseignant qualifié a les connaissances nécessaires pour demander aux enfants de faire des exercices simples [dictée, calcul ou rédaction, par exemple] qui lui permettront d’orienter son enseignement, explique Catherine Turcotte. Ces exercices permettront ensuite à l’orthopédagogue de bien repérer les élèves fragilisés. » Ce type d’évaluation ne demande pas une batterie de tests complexes et standardisés et, après seulement quelques jours, l’enseignant sera en mesure de savoir surquoi axer ses premiers enseignements. Catherine Turcotte en est convaincue, ce travail en début d’année « permettra d’éviter que la plupart des élèves développent de grandes difficultés d’apprentissage ».

25 %
C’est le pourcentage de finissants du Département d’éducation et formation spécialisées de l’UQAM qui quittent la profession dans les cinq premières années de leur carrière à cause de conditions de travail trop difficiles

Pas de bénévolat !

Tout l’enjeu de cette année est de pouvoir soutenir le rattrapage tout en donnant la nouvelle matière. Mais certains niveaux du primaire comportent des défis particuliers. Les petits qui n’auront pas terminé leur maternelle pourraient éprouver des problèmes en première année puisqu’ils n’auront pas pu voir les nouveaux apprentissages, qui sont nombreux au troisième trimestre, et consolider ceux qui sont déjà acquis. De leur côté, les élèves qui entrent en cinquième année devront mettre les bouchées doubles puisque c’est une année particulièrement chargée en sciences et en mathématiques. Toutefois, Catherine Turcotte a du mal à savoir jusqu’à quel point les retards seront importants. « On n’a aucune donnée, il n’y a pas d’enquêtes en ce moment qui démontrent jusqu’à quel point la rentrée 2020 est différente de la rentrée 2019 sur le plan des connaissances des enfants », lance-t-elle.

Une des craintes de la professeure, c’est que ce rattrapage se fasse au détriment des enseignants, dont la tâche a déjà augmenté, ne serait-ce que pour gérer les mesures qui ont trait à la COVID-19. « J’ai bien peur que les enseignants ne prennent sur leurs heures de dîner et après l’école pour offrir de l’aide individuelle aux élèves », croit Catherine Turcotte. Selon elle, il serait juste de les rémunérer pour ce travail supplémentaire. « Il faut arrêter de penser que ça devrait être du bénévolat ! », dit-elle.

Dans le département de Catherine Turcotte, on forme bon an mal an près de 130 finissants. De ce nombre, 25 % quitteront la profession dans les cinq premières années de leur carrière à cause de conditions de travail trop difficiles. « Si toutes ces personnes étaient encore en poste, le problème ne serait pas le même en ce moment », souligne la professeure, qui appelle de ses vœux un réinvestissement en éducation et une solution pérenne pour garantir un enseignement de qualité.