L’anxiété fait sa rentrée à l'école

André Lavoie Collaboration spéciale
Le respect du deux mètres de distance constituent «une charge supplémentaire» pour les enseignants, selon Sonia Éthier, présidente de la CSQ.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le respect du deux mètres de distance constituent «une charge supplémentaire» pour les enseignants, selon Sonia Éthier, présidente de la CSQ.

Ce texte fait partie du cahier spécial Écoles publiques

« Le réseau de l’école publique sortait tout juste d’une période d’austérité avec des compressions de 1,488 milliard de dollars étalées sur un certain nombre d’années. Ensuite, il subit une modification profonde de la gouvernance en passant des commissions scolaires aux centres de services. Et là arrive une crise sanitaire qui frappe durement les populations les plus vulnérables, dont celles qui ont une moins bonne maîtrise du français. »

C'est ainsi que Sylvain Malette, président de la Fédération autonome de l’enseignement, résume les derniers soubresauts subis par le système scolaire public québécois. Le quotidien d’environ un million d’élèves de niveau préscolaire, primaire et secondaire n’est jamais le même d’un milieu, d’une ville ou d’une région à l’autre, mais cet automne, tous sans exception doivent composer, non sans anxiété, avec un camarade de classe encombrant : le virus de la COVID-19.

Au moment où ces lignes étaient écrites, à la fin du mois de septembre, le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur rapportait que 512 écoles comptaient au moins un cas lié au coronavirus, et certains établissements ont dû fermer leurs portes pour contenir les éclosions. Alors que le retour en classe printanier devait servir de répétition générale, de laboratoire pour instaurer à l’automne de bonnes pratiques et ainsi offrir une rentrée en toute sécurité, le scénario ne se déroule pas comme prévu, selon plusieurs organisations syndicales.

Sonia Éthier, présidente de la Centrale des syndicats du Québec, reconnaît que « les consignes de la Santé publique ont évolué en même temps que les données scientifiques, et qu’elles évoluent parfois très rapidement », mais affiche sa perplexité devant les messages contradictoires du gouvernement de François Legault.« Au printemps, on disait que les personnes de 60 ans et plus et les femmes enceintes étaient vulnérables, et tout à coup, quand l’école recommence en août, il n’y a plus de danger », souligne celle qui se demande à voix haute si « les besoins du marché du travail l’emportent sur la santé des travailleuses et des travailleurs ».

Ces contradictions s’expliquent peut-être par un phénomène largement documenté dans le milieu de la santé, et tout aussi criant dans le monde scolaire, surtout en cette rentrée pas comme les autres : la pénuriede main-d’œuvre. « À la mi-septembre, il manquait encore 110 professeurs, autant au primaire et au secondaire qu’à la formation professionnelle et à l’éducation des adultes», déplore Catherine Beauvais-St-Pierre, présidente de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal. Une pénurie qui ira sans doute en diminuant, « mais avec toutes sortes de solutions, comme celle d’aller chercher des orthopédagogues ou desgens en soutien linguistique en classe d’accueil pour les transférer en classe ordinaire ». Ce qui signifie, pour de nombreux élèves, la perte d’un encadrement précieux, déjà en quantité insuffisante selon les écoles.

Ces bulles qui éclatent

S’il faut absolument trouver un aspect positif à la présente pandémie, on peut évoquer l’enrichissement du vocabulaire (déconfinement, geste barrière, etc.), et notre capacité à jongler avec de nouveaux concepts, comme celui de la bulle-classe. Cette noble idée assurant l’étanchéité des groupes pour éviter d’étendre les contaminations est « bonne, mais ne fonctionne pas », selon Jacques Létourneau, de la CSN. « On a voulu rassurer tout le monde, regrette le président de ce syndicat, et même s’il n’y a aucune mauvaise intention derrière cette initiative, trois semaines après le début de la rentrée, 10 % des écoles étaient touchées par la COVID-19. »

Les enseignants en faisaient déjà beaucoup avant la pandémie, mais le respect des règles d’hygiène et dufameux deux mètres de distance constituent « une charge supplémentaire », selon Sonia Éthier. Elle admet aussi que la bulle-classe s’apparente davantage à « une vue de l’esprit ». « En fin de journée, les élèves sortent de leur bulle-classe pour se rendre au service de garde où se côtoientparfois des enfants de dix bulles-classes différentes. Au secondaire, les jeunes sortent sur l’heure du midi, se mélangent, pour créer toutes sortes de bulles ! » Et dans certains établissements, comme nous l’avons vu ces dernières semaines, il arrive qu’elles éclatent avec retentissement.

Lavez, lavez (si possible)

On a dit de la pandémie qu’elle a mis (brutalement) en lumière plusieurs fractures sociales, et les écoles en sont aussi le triste reflet. « Elle a exercé une pression énorme sur des établissements publics déjà bondés, mal aérés et mal entretenus, tout cela pendant que le réseau privé continue d’être subventionné à 70 % », regrette Sylvain Malette. Dans ce contexte de vulnérabilité et de précarité, celui où « des élèves passent leurs journées sur des tabourets dans des locaux d’arts plastiques », le respect des mesures d’hygiène dictées par la COVID-19 devient tout un défi.

En effet, si la propreté est, en règle générale, l’affaire de tous, le personnel d’entretien en a déjà plein les bras, même en temps normal, déplore Jacques Létourneau. « Avec les mêmes ressources, déjà limitées, on leur demande d’assurer les désinfections, et plusieurs interventions particulières : beaucoup de gens nous disent que les concierges n’y arrivent pas. Sans compter que les directions d’école semblent frileuses à afficher des postes dans ces services, et donc à dépenser : on a l’impression qu’elles ont gardé ce réflexe du temps de l’austérité… »

Des directions d’établissement elles aussi débordées, constate Catherine Beauvais-St-Pierre, coincées entre les enjeux numériques (les élèves auront-ils accès à un ordinateur s’il y a à nouveau confinement ?), sanitaires et pédagogiques. « Depuis l’instauration de la loi 40 [abolissant les commissions scolaires], on en met beaucoup sur les épaules des directeurs, souvent déjà dépassés par la situation. »

Mince consolation à l’heure de la deuxième vague de COVID-19 : ils ne sont pas les seuls à manquer de souffle parmi les nombreux acteurs du milieu scolaire.