Les profs craignent des «amphithéâtres en ligne»

L’enseignement à distance semble là pour rester.
Photo: Getty Images L’enseignement à distance semble là pour rester.

Des professeurs craignent que les universités profitent de la pandémie pour faire des économies en offrant des cours à distance bondés d’étudiants. Inquiets de la mise en place de véritables « amphithéâtres en ligne », les syndicats réclament une limite à la taille des groupes.

Il faudra s’y faire, l’enseignement à distance semble là pour rester, ne serait-ce qu’une journée ou deux par semaine, tout comme le télétravail, estiment des membres influents de la communauté universitaire.

Les établissements ont commencé à miser discrètement, à petits pas, sur la formation en ligne. Un des cours importants de la Faculté d’éducation de l’Université de Montréal (UdeM) — Système d’éducation et profession enseignante — n’est désormais offert qu’à distance, et le restera même après la pandémie.

Ce cours devient « autoportant », c’est-à-dire qu’il repose sur des capsules vidéo enregistrées par un professeur. Des lectures obligatoires sont offertes sur la plateforme Web de l’UdeM. Le soutien pédagogique est assuré par messagerie électronique par un professeur et par des étudiants à la maîtrise ou au doctorat.

« En tant que sociologue de l’éducation, je trouve ça épouvantable », affirme sans détour Pierre-David Desjardins, chargé de cours à la Faculté d’éducation de l’UdeM.

Il donnait depuis une dizaine d’années ce cours qui mène à des discussions animées sur les sujets de l’heure en éducation : transformation de la gouvernance scolaire, inégalités entre milieux, place de l’école privée, enseignement à la maison, écoles religieuses…

Il est outré que ces échanges fructueux sur les droits et responsabilités des enseignants deviennent impossibles à partir de maintenant. Impossibles par la nature même du cours — des capsules vidéo enregistrées —, mais aussi à cause du nombre d’étudiants par classe virtuelle : les trois groupes, cette session, sont composés respectivement de 51, 98 et 106 personnes, indique la Faculté d’éducation.

Omar Rostom, membre de l’exécutif de l’Association générale des étudiants et étudiants en éducation de l’UdeM, confirme les lacunes de ces cours offerts par le biais de capsules vidéo préenregistrées. « C’est pénible. Il n’y a pas de place pour les échanges. En enseignement, ce qui est intéressant, c’est de discuter avec les profs de leur expérience dans les écoles », explique-t-il.

Une nouvelle réalité

Pascale Lefrançois, doyenne de la Faculté d’éducation, convient que les cours autoportants comportent des limites. Mais la demande augmente pour la formation à distance, non seulement à cause de la pandémie, mais pour toutes sortes de raisons : conciliation études-famille, temps de transport réduit…

« C’est comme le télétravail, il y a des avantages et des inconvénients, dit-elle. C’est une question de qualité de vie. Ça fait partie de notre nouvelle réalité. Un cours à distance, ça peut être pertinent et bien fait. Quelqu’un qui est intéressant dans la vie va être intéressant à distance. »

La Faculté d’éducation offre désormais quatre cours autoportants, une infime partie de l’ensemble de la formation dans neuf programmes. L’enseignement en présence sur le campus reste la priorité de l’UdeM, dans la mesure où la Santé publique le permet, rappelle Pascale Lefrançois.

Un cours à distance, ça peut être pertinent et bien fait. Quelqu’un qui est intéressant dans la vie va être intéressant à distance. 

 

« Marchandisation » de l’enseignement

Ricardo Peñafiel, professeur associé au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), déplore la croissance sans limites des cours à distance dans le contexte de la pandémie. Il est convaincu que les universités, dont l’UQAM, cherchent à remplir des « amphithéâtres virtuels » pour faire des économies.

« On assiste à une marchandisation de l’enseignement, on importe le modèle d’affaires des universités américaines », dit M. Peñafiel, qui est vice-président du Syndicat des professeures et professeurs enseignants de l’UQAM (SPPEUQAM, affilié à la FNEEQ-CSN).

La Commission des études de l’UQAM a demandé de limiter le nombre d’étudiants par classe virtuelle, rappelle le syndicat. Celui-ci a réclamé un plafond de 40 par groupe dans cette session d’enseignement à distance. Selon le syndicat, 85 % des cours de science politique, 61 % des cours de communication et 62 % des cours de sociologie, par exemple, dépassent ce seuil de 40 étudiants par groupe-cours.

La direction de l’UQAM n’a pas plafonné le nombre d’étudiants par groupe, mais a investi 1,5 million de dollars dans le soutien aux enseignants. Pour tout groupe de 60 étudiants et plus, 30 heures d’auxiliaires d’enseignement sont allouées, précise Jenny Desrochers, porte-parole de l’UQAM.

Quelque 90 % des cours à distance comptent moins de 69 étudiants lors de la session d’automne. L’UQAM vise une moyenne de 39,5 étudiants par groupe, comparativement à une moyenne de 41 étudiants dans une session normale qui se déroule en présence sur le campus, fait valoir la porte-parole.

L’Université du Québec en Outaouais a aussi augmenté les budgets pour le soutien aux professeurs et aux étudiants. L’établissement est un des rares, sinon le seul, à s’être entendu avec ses syndicats pour limiter le nombre d’étudiants à 61 par groupe dans les cours en ligne. « Notre marque distinctive, c’est notre côté humain. On veut s’assurer que nos étudiants ont un accompagnement même dans les cours à distance », dit la rectrice Murielle Laberge.

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