Les «bulles-classes», un modèle imparfait, qui permet de garder les écoles ouvertes

«Ce n’est pas la rentrée le problème, ajoute la Dre Marie France Raynault, mais les éclosions actuelles dans les milieux de travail ou les gens qui font fi des règles dans les rassemblements privés.» 
Photo: Adil Boukind Le Devoir «Ce n’est pas la rentrée le problème, ajoute la Dre Marie France Raynault, mais les éclosions actuelles dans les milieux de travail ou les gens qui font fi des règles dans les rassemblements privés.» 

Élèves confinés en classe, mais agglutinés dans les autobus ? Même si des parents crient à l’incohérence, les experts défendent l’utilité du « groupe-classe », et sont d’avis que l’évolution de la pandémie risque de dépendre davantage du bon vouloir des adultes.

« On a beau suivre un cours dans un scaphandre, à quoi ça sert les groupes-classes si les enfants vont dans un bus bondé après ? », s’impatiente Benoît, dont la fille, confinée dans sa « bulle » d’une école de Gatineau, côtoie matin et soir des dizaines d’autres élèves dans l’autobus.

En dépit de ces inquiétudes, le concept de « groupe-classe » tient la route malgré ses imperfections et ce qui se passe hors de l’école, affirment les spécialistes consultés par Le Devoir. « Même s’il n’est pas étanche, le groupe-classe permet de savoir plus rapidement qui doit être isolé, de tracer les contacts étroits. S’il y a 1000 étudiants dans la même école, on vient réduire le risque et faciliter l’isolement des cas. »

« Personne ne pensait qu’on rendrait les écoles stériles. Les bulles visent à garder le nombre de cas suffisamment bas pour éviter des fermetures plus larges », explique Gaston De Serres, épidémiologiste à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) qui conseille le gouvernement dans ses politiques.

Réduction des risques

Même si aucune étude scientifique n’a encore été menée sur l’efficacité des groupes-classes, ce concept est fondé sur la réduction des risques de transmission et la durée de l’exposition, défend-il.

Selon le Dr De Serres, seuls les contacts prolongés augmentent le risque de transmission de façon sensible. Alors que le risque de contracter le virus dans les transports collectifs avec un couvre-visage est relativement faible, ajoute-t-il.

Benoît Mâsse, professeur titulaire à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, compare le risque de transmission à celui d’attraper un coup de soleil : il varie en fonction de l’exposition. « Si on passe sept heures au soleil, il y a plus de chance d’attraper un coup de soleil que si on s’expose 15 minutes. » Le risque d’infection après des heures passées en classe est beaucoup plus grand que lors de contacts furtifs survenus à la sortie des classes ou dans le transport.

« Il faut s’attendre à de la transmission dans les écoles, dit-il, mais à des formes légères de la maladie, pas nécessairement à des hospitalisations. Le concept des bulles, c’est le seul moyen de retourner les enfants aux études. Sans ça, on garde les écoles fermées. Si ça fonctionne, on pourra passer à un autre plan moins contraignant », relance Benoît Mâssé.

La création de groupes-classes le printemps dernier au Danemark et en Norvège s’est montrée très efficace pour permettre un retour en classe sans deuxième vague, selon la Dre Marie-France Raynault, cheffe du service de santé publique et médecine préventive du CHUM. « Au Québec, le manque de locaux a obligé à créer des groupes scolaires plus grands. Mais plus on met les enfants dans des bulles, moins il y a de transmission. » Même si les groupes-classes ne barrent pas complètement la route au virus, l’équilibre entre avantages et inconvénients milite en faveur de ce modèle, dit-elle. « Ce n’est pas parce que l’école prend des mesures appropriées qu’il faut pour autant que les parents baissent la garde en permettant de multiplier les contacts à la maison ou ailleurs. »

Le maintien des enfants à domicile dans des classes virtuelles aurait été beaucoup plus dommageable en termes de santé publique, croit-elle. « On observe déjà l’impact négatif des cours à distance au cégep et à l’université sur la persévérance scolaire des étudiants », selon la Dre Raynault.

Deux poids deux mesures

Pour plusieurs de ces experts, c’est le comportement des adultes qui risque d’influencer le cours de l’épidémie au cours des prochaines semaines. « Ce n’est pas la rentrée le problème, ajoute la Dre Raynault, mais les éclosions actuelles dans les milieux de travail ou les gens qui font fi des règles dans les rassemblements privés. »

La dichotomie observée entre le cadre strict prescrit aux enfants et le peu de contraintes imposées aux adultes récalcitrants inquiète certains de ces experts. Car contrairement à ce qui se passe avec les plus jeunes, le taux d’infection chez les adultes a un effet direct sur les hospitalisations. Si les signaux virent au rouge dans les urgences, la menace d’un reconfinement ou d’une fermeture des écoles risque de refaire surface.

« Si les hospitalisations augmentent chez les adultes, le gouvernement va réagir en fermant les écoles, croit l’épidémiologiste Benoît Mâsse. C’est clair que les plus vieux doivent oublier les mauvaises habitudes prises cet été pour que les plus jeunes puissent rester à l’école », estime Benoît Mâsse.

« C’est vrai que les contraintes sont encore légères pour une majorité d’adultes, renchérit la Dre Raynault. Mais ça prend des mandats pour donner des contraventions dans des lieux privés. Il va falloir s’ajuster en fonction de l’évolution de l’épidémie. »

Si les contraintes imposées aux enfants sont plus grandes, c’est que l’école ouvre la porte à des centaines de contacts par jour, contrairement à un nombre beaucoup plus restreint chez les adultes, justifie pour sa part le Dr De Serres. « C’est vrai que c’est un casse-tête complexe pour le gouvernement. On n’a pas encore la recette parfaite, ajoute-t-il, et c’est la balance des risques qui va prévaloir. »

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