Une rentrée scolaire pas comme les autres

Jean-François Venne Collaboration spéciale
Avec la pandémie, les enseignants se voient contraints d’augmenter le temps qu’ils passent en surveillance pour s’assurer du respect des règles sanitaires.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Avec la pandémie, les enseignants se voient contraints d’augmenter le temps qu’ils passent en surveillance pour s’assurer du respect des règles sanitaires.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

La pandémie alourdira la tâche des enseignants, en plus de susciter des inquiétudes pour leur sécurité. Davantage de ressources aideraient à affronter les nouveaux besoins ; or, le réseau de l’éducation demeure fragilisé par une pénurie de personnel.

Non, l’automne ne sera pas des plus simples dans les écoles. « La circulation d’un virus potentiellement mortel exercera une pression psychologique chez plusieurs enseignants, qui devront aussi composer avec une organisation plus complexe de leur travail », souligne Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE). Celle-ci regroupe neuf syndicats qui représentent près de 49 000 enseignants.

Malgré l’optimisme du ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, M. Mallette rappelle que le plan sanitaire soulève des doutes chez plusieursmembres de la FAE. Une récente consultation auprès de 3800 d’entre eux indiquait que près de sept enseignants sur dix ne faisaient pas confiance à ce plan. La moitié aurait préféré une présence alternée desélèves dans l’établissement. « Cela aurait permis d’avoir moins d’élèves en même temps dans l’école, favorisant l’application des mesures de distanciation sociale, mais aussi le travail auprès des élèves, notamment ceux qui connaissent des difficultés », note le président.

Manque de ressources

La situation actuelle soulève aussi quelques questions sur le plan desconditions de travail des enseignants. Certains pourraient vouloir rester à la maison pour éviter de mettre en danger un conjoint ou un enfant susceptibles de vivre des complications en cas de contamination à la COVID. Or, ils se seraient fait dire que dans un tel cas, ils devront prendre un congé sans solde. L’exercice du droit de refus pourrait également se compliquer. S’ils estiment leur santé ou leur sécurité menacée, les professeurs peuvent invoquer ce droit. Cela déclenche une enquête de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail, qui en temps normal rend rapidement une décision. Des demandes multiples pourraient engorger le système.

Le grand défi demeure toutefois le manque de ressources. Québec a octroyé récemment 20 millions de dollars pour l’amélioration du soutien aux élèves en difficulté et pour colmater des brèches causées par la pandémie dans les écoles. Ce montant doit permettre d’ajouter l’équivalent de 350 postes d’enseignants et de professionnels de l’éducation. Reste à les trouver. « On ne dénichera pas ces gens dans les pages d’un catalogue, ce n’est pas aussi simple, clame M. Mallette. Ça fait longtemps qu’on vit une pénurie de personnel dans le réseau. »

En date du 21 août dernier, il manquait 461 enseignants à l’extérieur de Montréal, rapportait Jessica Nadeau dans un récent article du Devoir. Le Journal de Montréal faisait quant à lui état de 500 postes d’enseignants à pourvoir dans les écoles du Centre de services scolaire de Montréal. Même si l’on réussit à boucher ces trous, le réseau se retrouvera à court d’options dans le cas où il perdrait certains d’entre eux pendant l’automne en raison de la COVID-19.

On ne dénichera pas ces gens dans les pages d’un catalogue, ce n’est pas aussi simple. Ça fait longtemps qu’on vit une pénurie de personnel dans le réseau.

 

Le manque se fait aussi sentir du côté du personnel de soutien et des professionnels, notamment les psychologues, psychoéducateurs et orthophonistes. « Toutes ces pénuries existaient avant la pandémie, mais celle-ci risque d’en exacerber les effets », souligne M. Mallette. Tout juste avant la rentrée, des enseignants et des membres du personnel de certaines écoles avaient déjà été déclarés positifs à la COVID-19, entraînant leur mise en quarantaine.

Enseigner, plutôt que surveiller

M. Mallette souhaite que l’État mette en place au plus vite un système de dépistage accéléré. Il estime aussi qu’une partie du financement octroyé aux provinces par le gouvernement fédéral pour sécuriser la rentrée devra être disponible pour financer les besoins en personnel de surveillance des écoles. Québec devrait obtenir plus de 430 millions de dollars des 2 milliards promis par Ottawa et qui seront distribués en fonction du nombre d’élèves par province.

« Les enseignants se voient contraints d’augmenter le temps qu’ils passent en surveillance, par exemple pour maintenir le respect de la “bulle-classe”, de la distanciation sociale oudu port du masque, rappelle-t-il. C’estdu temps qu’ils ne prennent pas à aider directement les élèves, notamment en activités de récupération avec ceux qui éprouvent des difficultés. »

La FAE gardera un œil sur ces nombreux dossiers à l’automne, mais espère surtout que le gouvernement sera à l’écoute et capable de s’ajuster rapidement si son plan prend l’eau. « Notre rôle est de protéger la santé et la sécurité de nos membres, mais nous avons aussi l’obligation morale de veiller à la sécurité et aux conditions d’apprentissage des élèves », conclut M. Mallette.