Des enseignantes enceintes dénoncent un retour au travail forcé

Selon les enseignantes interrogées, il est impossible de se tenir en tout temps à deux mètres des élèves.
Photo: Catherine Legault Archives Le Devoir Selon les enseignantes interrogées, il est impossible de se tenir en tout temps à deux mètres des élèves.

Des enseignantes enceintes dénoncent leur employeur, qui les oblige à retourner en classe en pleine rentrée pandémique. Elles se disent d’autant plus choquées que beaucoup d’autres centres de services scolaires retirent ou réaffectent les enseignantes qui vivent une grossesse. La Centrale des syndicats du Québec (CSQ) les appuie et dénonce ce « deux poids, deux mesures ».

Nathalie (prénom fictif) enseigne au secondaire dans une région éloignée au Québec. Elle en est au troisième trimestre de sa grossesse. Son employeur a refusé ses demandes de télétravail et de retrait préventif.

« On m’a fourni un plexiglas portatif que je dois transporter entre les divers étages de l’école, dit Nathalie, qui veut préserver son anonymat par crainte de représailles. Ça pèse 15 livres ! Et je dois en plus transporter mon matériel pédagogique. »

Nathalie a fait la rentrée scolaire. Mais elle est maintenant en arrêt de travail.« Je me suis mise à avoir des contractions utérines à la suite du va-et-vient dans toutes les marches, dit-elle. Avec le niveau de stress actuel, j’ai pleuré en arrivant dans le bureau du médecin. »

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La CSQ trouve cette situation « complètement aberrante ». Des enseignantes enceintes, membres de la CSQ, ont aussi été invitées « à passer leurs journées entières derrière des barrières en plastique et à les déplacer avec elles au besoin », d’après le syndicat.

« Certains gestionnaires ont actuellement une interprétation plus que douteuse des règles qui ont été édictées par l’INSPQ [Institut national de santé publique du Québec] pour protéger les personnes à risque, dit Sonia Éthier, présidente de la CSQ. On met beaucoup plus d’énergie sur la pénurie de personnel que sur la santé et la sécurité des femmes enceintes. »

Selon la CSQ, des enseignantes enceintes sont forcées d’être en classe dans plusieurs centres de services scolaires, dont celui des Samares (Lanaudière) et celui des Affluents (au nord de Montréal). C’est aussi le cas, selon le syndicat, dans quatre centres en Abitibi. « Le Centre de services scolaire du Chemin-du-Roy retire les enseignantes enceintes, mais pas celui de l’Énergie, pourtant dans la même région [la Mauricie] », dit Sonia Éthier.

Au Syndicat de Champlain, qui représente des enseignants de trois centres de services scolaires en Montérégie, toutes les demandes de retrait ou d’enseignement à distance ont été acceptées.

Le Centre de services scolaire du Chemin-du-Roy retire les enseignantes enceintes, mais pas celui de l’Énergie, pourtant dans la même région [la Mauricie]

 

« On veut que le gouvernement et l’INSPQ clarifient les règles », dit Sonia Éthier, de la CSQ.

Des travailleurs vulnérables

Selon l’INSPQ, les enseignantes enceintes sont considérées comme étant « une clientèle vulnérable nécessitant la mise en place de mesures préventives particulières dans leur milieu de travail ».

« Les femmes enceintes ne sont pas automatiquement retirées du travail », signale le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) dans un courriel. « L’organisme scolaire » doit mettre en place « immédiatement » des mesures « de manière à assurer une distanciation physique minimale de deux mètres avec la clientèle et les collègues », indique-t-il.

Lorsque c’est impossible, « une barrière physique adéquate, telle qu’une vitre de séparation, est permise », ajoute le MEES, qui précise que le masque, les lunettes ou la visière ne constituent pas des barrières physiques.

Selon les enseignantes interrogées, il est impossible de se tenir en tout temps à deux mètres des élèves. « En science, par exemple, le tiers du curriculum, ce sont des laboratoires, dit l’une d’elles. On doit surveiller les manipulations. » Se déplacer entre les pupitres est aussi nécessaire pour surveiller les examens ou s’assurer que les exercices sont bien effectués, poursuit cette même enseignante.

Annie (prénom fictif), qui enseigne aussi en région, a l’impression que son employeur traite son cas à la légère. Son médecin a recommandé qu’elle fasse du télétravail, ce qui lui a été refusé. « Pour le centre de services, c’est possible de respecter le deux mètres, dit-elle. On m’a dit de ne pas stresser avec ça, qu’il n’y avait pas beaucoup de cas dans la région. »

L’enseignante, qui en est à son premier trimestre, a finalement obtenu un billet du médecin pour trouble anxieux. Elle reçoit actuellement 75 % de son salaire, plutôt que les 90 % prévus lors d’un retrait préventif.

La Dre Isabelle Boucoiran, gynécologue-obstétricienne au Centre hospitalier universitaire (CHU) Sainte-Justine, à Montréal, comprend que des femmes enceintes puissent être stressées par la COVID-19. « Quand il y a un flou [sur les directives], cela crée des tensions et de l’anxiété.

La médecin croit que le gouvernement doit statuer sur le sort des enseignantes enceintes. « Le rôle du politique, c’est de prendre une décision uniforme et pas que chaque centre de services scolaire prenne des décisions individuelles. »

Peu de données

Cela dit, les femmes enceintes ne doivent pas s’inquiéter outre mesure de la COVID-19, selon la Dre Isabelle Boucoiran. « Comme toute infection respiratoire virale, il semble y avoir plus de risques de complications au troisième trimestre, précise-t-elle. On voit la même chose pour l’influenza. »

La question de la transmission du virus de la mère au bébé fait encore débat, d’après elle. « La façon d’évaluer la transmission verticale [dans les études] n’est pas optimale, explique-t-elle. Seulement un cas me convainc. »

Quant aux malformations, peu de données existent actuellement. « Mais il n’y a pas de signes avec d’autres virus respiratoires de la même famille qu’il y ait malformation », précise la Dre Isabelle Boucoiran.

La médecin « encourage fortement » les femmes enceintes à porter un masque lorsqu’elles ont des contacts avec le public.

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