La communauté comme salle de classe au Nunavik

Catherine Couturier Collaboration spéciale
Etua Snowball, directeur des services éducatifs à Kativik Ilisarniliriniq, et George Oovaut, agent de littératie
Photo: Jade Duchesneau-Bernier Etua Snowball, directeur des services éducatifs à Kativik Ilisarniliriniq, et George Oovaut, agent de littératie

Ce texte fait partie du cahier spécial Alphabétisation

Depuis sept ans, des camps de littératie permettent aux élèves du Nunavik de maintenir leurs apprentissages durant les beaux mois. Si la COVID-19 a perturbé ceux-ci comme bien des choses, les enfants de tous les âges ont pu continuer à lire grâce à la créativité des organisateurs.

Début mars, nous étions prêts pour la nouvelle saison, quand la COVID-19 a mis un stop à tout », raconte Mélanie Valcin, directrice régionale du collège Frontière, organisme d’alphabétisation le plus ancien du Canada. Celui-ci offre des programmes partout au pays, plus particulièrement aux élèves autochtones, inuits et métis. Il met sur pied depuis 2005 des camps de littératie estivaux. Au Nunavik, ceux-ci sont planifiés en partenariat avec la Commission scolaire Kativik et la Société Makivik, et permettent aux enfants de 5 à 12 ans de maintenir leurs compétences en lecture et en écriture durant le congé estival.

Maintenir les compétences

Les camps de littératie permettent de contrer la perte des acquis en lecture durant l’été. Dans un contexte où les apprentissages se déroulent en grande partie en langue seconde, ces activités estivales donnent un bon coup de pouce aux jeunes, croit Etua Snowball, directeur des services éducatifs à Kativik Ilisarniliriniq, la commission scolaire du Nunavik. « Au Nunavik, les seules bibliothèques sont souvent dans les écoles, qui sont fermées durant l’été », précise Mme Valcin.

Avec la pandémie, les écoles du Nunavik ont été fermées comme celles de l’ensemble de la province. La majorité des professeurs sont repartis vers le sud, et les cours n’ont pas pu reprendre lorsque le gouvernement Legault a permis la réouverture en mai. Le besoin de maintenir les efforts d’alphabétisation était donc criant.

Un été créatif

Étant donné l’ensemble des restrictions et des contraintes (les camps de littératie embauchent par exemple plusieurs animateurs du sud, mais l’accès au territoire était impossible), le collège Frontière a dû faire preuve de créativité pour pouvoir maintenir certaines activités. « On a décidé de transformer le projet en retrouvant nos superhéros de la littératie », raconte Mme Valcin. Le collège a ainsi recruté d’anciens animateurs inuits, dont la toute première animatrice à Kuujjuaq. Comme ils avaient déjà reçu une formation dans le passé, ils n’ont eu besoin que d’une mise à niveau par téléphone.

Les animateurs ont aussi dû être inventifs pour pouvoir offrir des activités adaptées aux recommandations sanitaires : médias sociaux, radio et, lorsque c’était possible, activités extérieures à distance. « Le Nunavik a une culture de la littératie très riche, qui inclut la tradition orale. Ça donne un mélange intéressant », souligne Mme Valcin. Les activités ont ainsi permis d’inclure non seulement les enfants, mais l’ensemble des membres de la communauté.

« J’étais nerveux au début, comment allais-je faire ça ? », nous dit à l’autre bout du fil George Oovaut, en direct de Salluit. À 15 ans, il en était à sa deuxième année comme agent de littératie : « Je me suis adapté. Je me suis filmé en train de lire et j’ai publié ça sur Facebook. » Lire devant un écran, sans la réaction des enfants, n’était pas facile, mais tout le monde a adoré les capsules de George.

Le collège Frontière a de plus envoyé des livres et des cahiers d’activité en anglais et en inuktitut, que lesanimateurs ont distribués dans les magasins Northern. « La perte des acquis aurait pu prendre des proportions d’avalanche. Mais en distribuant des livres neufs et en donnant accès à des activités, ça a réduit le risque », soutient Mme Valcin.

Leçons positives

« La force de ce projet, c’est qu’on voit l’effet sur les enfants, mais aussi sur les familles et les animateurs », explique Mme Valcin. À Kuujjuaq, par exemple, des jeunes du secondaire ont invité des aînés pour les interviewer à la radio. « Les jeunes ont appris pleins de choses », affirme Mme Valcin. « Les communautés ont vraiment apprécié les activités », confirme également M. Snowball. « Le collège Frontière trouve toujours des solutions et sait s’adapter, c’est un partenariat avec qui on espère poursuivre encore longtemps », précise-t-il.

Malgré le contexte, des activités ont été offertes dans 8 des 14 communautés du Nunavik et ont touché 500 enfants. La COVID-19 a également permis d’accélérer la transition vers l’embauche de plus d’animateurs locaux (les camps de littératie comptent d’habitude sur une équipe mixte). « J’ai l’impression qu’il sera plus facile l’été prochain de recruter des animateurs du Nunavik », avance Mme Valcin.