La bulle à l’école, un sujet effervescent

Le concept de bulle consistant en des sous-groupes de 5-6 élèves est passé à la trappe, cédant sa place à celui de «bulle-classe».
Illustration: Diana Aziz Le concept de bulle consistant en des sous-groupes de 5-6 élèves est passé à la trappe, cédant sa place à celui de «bulle-classe».

C’est l’histoire d’une bulle qui en a fait éclater une autre. En juin dernier, l’idée du ministre de l’Éducation de former des sous-groupes de 5-6 élèves dans les classes pour faciliter la traçabilité des cas de COVID-19 a dégonflé l’enthousiasme de bon nombre de parents, enseignants et professionnels de la santé qui s’y sont aussitôt opposés. Alors que des parents et des pédiatres étaient inquiets de voir le développement social des enfants entravé, les profs, eux, ne se voyaient pas du tout jouer à la police des bulles dans leurs écoles.

« C’était impensable d’appliquer cette mesure », assure Simon Landry, enseignant de mathématique au secondaire. Dans la grande région de Montréal où il travaille, les écoles débordent et des roulottes servent à loger le trop-plein d’élèves. « Quand je dois me déplacer pour aller donner mon prochain cours dans une autre classe, qui allait surveiller ? On ne peut pas engager de surveillants, on était déjà en pénurie [de personnel]. La seconde où je me tourne le dos, c’est sûr qu’il va y avoir des bulles qui vont se mélanger. »

Avec sa conjointe Véronique Groleau, médecin à l’Hôpital Sainte-Justine, il est parti en croisade contre cette « utopie des bulles », armé d’une pétition de plus de 1000 noms. Ils ont formé un groupe de neuf professionnels engagés et « de terrain », quatre issus du milieu médical (infectiologue, pédiatre, etc.) et cinq du milieu scolaire (professeur, directeur, etc.), pour documenter cet effervescent débat. « On voulait voir créer un groupe de travail interministériel où les gens de la santé et de l’éducation travailleraient ensemble. On n’a pas attendu que les ministères le fassent et on l’a créé nous-mêmes », a dit M. Landry.

Quelles sont les répercussions de la bulle sur l’organisation de l’enseignement, l’heure du dîner, le service de garde et comment le tout pourrait-il s’orchestrer à l’école ? Un document d’une trentaine de pages contenant des réflexions et des solutions à ce débat plutôt effervescent a été produit et remis.

« On est contents de voir que le ministère [de l’Éducation] en a pris connaissance et que plusieurs mesures mises de l’avant pour la rentrée s’en sont inspirées », se réjouit M. Landry, en ajoutant que le document a reçu un accueil satisfaisant de la part des ministères de la Santé et de l’Éducation.

Bonjour la bulle-classe !

Le concept de bulle consistant en des sous-groupes de 5-6 élèves est passé à la trappe, cédant sa place à celui de « bulle-classe ». « C’est le compromis pour que les écoles restent ouvertes et on pense vraiment que ça a du sens », soutient la gastroentérologue pédiatre, Véronique Groleau, qui fait valoir que c’est bien mieux que de devoir obliger les enfants à porter le masque du matin au soir. « La santé publique, ce n’est pas juste la prévention contre la COVID-19 […], les médecins disent aussi que c’est d’assurer la réussite et le bien-être des enfants. »

La Dre Groleau se souvient du très récent combat qu’elle a mené juste avant aux côtés de collègues médecins, pédiatres et spécialistes de la santé publique et qui, cette fois, touchait les milieux de la petite enfance. « Je voyais nos deux filles en garderie qui allaient devoir appliquer les règles de la distanciation, avec les rubans par terre pour délimiter les zones… Je trouvais ça effrayant », dit-elle. « Et là, avec les bulles à l’école, Simon m’a dit qu’il ne fallait pas lâcher. Je ne voyais pas ma plus grande se faire dire en maternelle « tu vas jouer juste avec ces quatre amis-là. »

Pour l’heure, le couple semble satisfait, mais il n’en est pas encore à sabler le champagne. « Il y a encore plusieurs choses à revoir et il y a toujours place à l’amélioration en cours d’année », soutient M. Landry.

Pourquoi parler de bulles ?

L’idée de cette série d’articles est née d’un partenariat avec l’Office national du film du Canada (ONF) et l’Université du Québec à Montréal. Dans le cadre du programme Jeunes pousses, piloté par le Studio interactif de l’ONF, huit étudiants de l’UQAM ont imaginé un monde en 2050 où rien n’a été fait pour lutter contrer les changements climatiques, ce qui oblige les Québécois à vivre en permanence avec une bulle autour de la tête, pour survivre à l’air de mauvaise qualité, aux changements de températures, aux pluies acides. Ils ont illustré ces grands bouleversements avec le projet Bulle, une expérience interactive présentée dès aujourd’hui. Cette perspective qui peut sembler terrifiante a été imaginée avant la pandémie causée par le coronavirus. Elle prend aujourd’hui un tout autre sens, alors que nombre d’entre nous vivons déjà dans plusieurs bulles, qu’elles soient évidentes, ou plus secrètes. Pour consulter le récit interactif, c'est ici.