Québec dit non au cégep bilingue

Dans une lettre transmise le 23 juin aux trois cégeps partenaires du projet de campus bilingue, le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) indique qu’il ne peut «fournir de réponse favorable pour le moment».
Photo: Michael Monnier Le Devoir  Dans une lettre transmise le 23 juin aux trois cégeps partenaires du projet de campus bilingue, le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) indique qu’il ne peut «fournir de réponse favorable pour le moment».

Le gouvernement Legault ferme la porte au projet de cégep bilingue à Vaudreuil-Dorion. Québec vient d’entreprendre une vaste révision de l’offre de service dans tous les cégeps du Grand Montréal. Selon ce que Le Devoir a appris, l’équilibre entre les établissements anglophones et francophones fait partie de la réflexion du gouvernement.

Dans une lettre transmise le 23 juin aux trois cégeps partenaires du projet de campus bilingue, le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) indique qu’il ne peut « fournir de réponse favorable pour le moment ».

Nos sources indiquent que le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, est sensible aux inquiétudes des groupes qui craignent l’anglicisation du Québec par l’enseignement supérieur. Le ministre a lancé une consultation pour prendre le pouls du milieu des cégeps, qui s’inquiète de la force d’attraction des collèges anglophones dans l’île de Montréal.

Le ministre prépare un plan d’action pour renforcer la Charte de la langue française, mais il est trop tôt pour déterminer si l’enseignement supérieur fera partie de sa stratégie, indique-t-on.

Le MEES, en tout cas, a entrepris de réviser les « devis scolaires » (le nombre de places et de ressources offertes en fonction de la demande) de tous les cégeps de la grande région de Montréal, ainsi que ceux de Valleyfield et de Saint-Hyacinthe.

« L’ensemble des places disponibles ainsi que la répartition de celles-ci font partie des travaux qui ont lieu conjointement avec le réseau. […] Les places qui pourraient être accordées à un nouveau centre d’études [notamment proposé à Vaudreuil-Dorion] font également partie de ces travaux », confirme le MEES.

« À la lumière de ces travaux, un projet révisé pourra être considéré », ajoute le ministère.

Urgence de construire

La Fédération des cégeps est d’accord avec cette vaste révision qui permettra « d’avoir une vue d’ensemble » du financement et des programmes à accorder à chaque établissement. « Il est normal de faire cet exercice global, mais ce qui nous inquiète, c’est la rapidité [ou non] de cet exercice-là », dit Bernard Tremblay, président-directeur général de la Fédération.

« On voit la croissance démographique dans la grande région de Montréal, y compris à Vaudreuil-Dorion. Les écoles primaires et secondaires de Montréal manquent d’espace. Il faut s’assurer de répondre dès maintenant aux besoins d’espace dans les cégeps aussi. C’est long d’avoir des constructions », ajoute-t-il.

Le besoin d’un cégep à Vaudreuil-Dorion ne fait aucun doute, rappelle la Fédération. La région connaît un véritable boum démographique. Le nombre de jeunes de 15 à 19 ans augmentera de 17 % d’ici 2026. Un hôpital de 2200 employés est dans les plans — le réseau de la santé invite déjà les cégeps à se préparer à former ces milliers d’employés.

Le projet de campus bilingue à Vaudreuil-Dorion est porté par deux cégeps francophones (Valleyfield et Gérald-Godin) et par le cégep anglais John-Abbott. Le Devoir a révélé en mars dernier que ce « centre d’études collégiales » accueillerait environ 1000 étudiants. Aucun diplôme ne serait bilingue. Onze programmes seraient en français et quatre en anglais.

Les écoles primaires et secondaires de Montréal manquent d’espace. Il faut s’assurer de répondre dès maintenant aux besoins d’espace dans les cégeps aussi. C’est long d’avoir des constructions.

 

Les trois cégeps anglais de l’île de Montréal (John-Abbott, Dawson et Vanier) débordent littéralement, tandis que les établissements français ont encore de la place dans leurs locaux. Fait à noter, les anglophones sont désormais minoritaires au sein des cégeps anglais — aux dernières nouvelles, ils représentaient 41,5 % de l’effectif. L’explosion de la fréquentation des cégeps de langue anglaise est due aux allophones et aux francophones.

Un recul salutaire

Maxime Laporte, président du Mouvement Québec français (MQF), se réjouit du pas de recul pris par le gouvernement Legault sur la question des cégeps bilingues. « Enfin, un peu de bon sens ! » dit-il au Devoir.

« On sent une volonté, du moins une reconnaissance du problème, comme on le voit dans l’opinion publique », ajoute-t-il. Pour ce défenseur de la langue française, l’enseignement supérieur est « le plus grand vecteur d’anglicisation au Québec, assurément dans la région de Montréal ».

Le MQF estime que la seule façon de freiner l’attrait des collèges anglais est d’appliquer la loi 101 dans les cégeps. Le lent déclin des cégeps français se poursuivra si on n’oblige pas les francophones à étudier au collégial dans leur langue, croit Maxime Laporte. Aucun parti à l’Assemblée nationale ne soutient cette position.

La Fédération des cégeps s’oppose catégoriquement à l’idée d’élargir la loi 101 au collégial. Bernard Tremblay, président-directeur général de la Fédération, est convaincu que le gouvernement ne prendra pas cette voie, qui serait fort probablement contestée devant les tribunaux, selon lui.

Le chercheur indépendant Frédéric Lacroix déplore que les prévisions démographiques du MEES passent sous silence l’attrait indéniable des établissements anglophones. C’est pour cela que le ministère a erré dans le passé avec ses prévisions qui anticipaient une baisse d’effectif dans les cégeps anglais.

« Le modèle de prévisions d’effectifs au collégial du MEES fait partie de l’armature du déni de ce qui se passe au collégial ; c’est essentiellement un dispositif destiné à empêcher la prise de conscience de l’effondrement en cours des inscriptions relatives dans les cégeps français, chose qui est le résultat de la dynamique linguistique, variable qui est soigneusement ignorée par le modèle du MEES », écrit-il dans une déclaration transmise au Devoir.

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