Le privé menace le réseau public collégial

Le cégep de Chicoutimi, qui offre en exclusivité depuis un demi-siècle la formation en pilotage, fait désormais face à deux concurrents privés.
Photo: iStock Le cégep de Chicoutimi, qui offre en exclusivité depuis un demi-siècle la formation en pilotage, fait désormais face à deux concurrents privés.

La concurrence des établissements privés commence à se faire sentir dans le réseau collégial. Les cégeps craignent l’émergence d’un système à deux ou trois vitesses, comme au secondaire, qui mettrait en péril la vitalité de programmes cruciaux pour des cégeps en région.

« La concurrence du privé s’accentue. Il faut se préoccuper de ne pas se retrouver avec les mêmes problèmes qu’on vit au secondaire, où on a un Québec à plusieurs vitesses », dit Bernard Tremblay, président-directeur général de la Fédération des cégeps, en entrevue au Devoir.

Le cégep de Chicoutimi, qui offre en exclusivité depuis un demi-siècle la formation en pilotage, fait face désormais à deux concurrents privés : le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) vient d’autoriser le collège Mérici de Québec à former les futurs pilotes. Le collège Air Richelieu a obtenu la même autorisation ministérielle l’an dernier.

Le programme en art et technologie des médias du cégep de Jonquière a aussi des concurrents privés. Le collège Bart de Québec et le collège André-Grasset de Montréal ont eu le feu vert pour offrir des formations dans le même domaine.

Au moment où ces lignes étaient écrites, le MEES n’avait pas donné suite à nos questions. Il a toutefois fait valoir dans le passé que les collèges privés ne recevaient aucuns fonds publics pour lancer des programmes concurrents à ceux des cégeps. La formation en pilotage offerte par les écoles privées, par exemple, coûte entre 75 000 $ et 100 000 $ aux étudiants.

Le cégep de Chicoutimi rejette l’argument selon lequel la facture remise aux étudiants par les collèges privés protège le Centre québécois de formation aéronautique (CQFA, l’école de pilotage du cégep).

« La très grande majorité des étudiants du CQFA provient des grands centres du Québec, a réagi dans un communiqué le directeur général du cégep de Chicoutimi, André Gobeil. Il est vrai de dire que ces apprentis pilotes n’ont pas à payer le coût de leurs études, mais ils ont à investir plusieurs dizaines de milliers de dollars pour vivre pendant trois ans au Saguenay, argent qu’ils économisent évidemment s’ils demeurent à Québec ou à Montréal. »

Le feu vert donné aux collèges privés par le ministère de l’Enseignement supérieur « vient une fois de plus affaiblir le concept de programme exclusif de formation. Permettre que des collèges privés situés dans des grands centres viennent directement concurrencer une école nationale fragilise l’enseignement supérieur en région », ajoute le directeur du cégep de Chicoutimi.

L’école de pilotage attend avec impatience des investissements de Québec pour réviser son programme et acquérir de nouveaux équipements. L’établissement public a obtenu l’autorisation d’acheter trois nouveaux simulateurs de vol, mais n’a pas le financement pour construire les locaux.

La Fédération des cégeps craint une répétition au collégial du scénario qui fait du réseau public d’éducation du Québec un des plus inégalitaires au pays : 21,5 % des élèves fréquentent l’école privée, contre 7,8 % dans le reste du pays. Au secondaire, cette proportion atteint 39 % à Montréal et 42 % à Québec, a rappelé le Conseil supérieur de l’éducation dans un rapport en 2016.

Défis dans la fréquentation

Autre défi pour les cégeps : la fermeture des frontières due à la pandémie a entraîné une baisse de 24 % du nombre de nouvelles inscriptions parmi les étudiants étrangers. L’impact financier sera considérable pour des cégeps comme Matane ou Saint-Félicien, qui comptent sur l’apport des étudiants étrangers pour maintenir des programmes. En temps normal, environ 18 % des étudiants du cégep de Saint-Félicien et 45 % de ceux du cégep de Matane proviennent d’autres pays.

Malgré la concurrence accrue des collèges privés, les inscriptions dans les 48 cégeps du Québec ont augmenté de 3 % par rapport à la même date l’an dernier, avec 174 503 étudiants inscrits. Il s’agit d’une première hausse de fréquentation depuis des années dans les cégeps.

Le nombre d’étudiants de première année a même augmenté de 0,7 % (561 de plus que l’an dernier), ce qui laisse croire que les jeunes du secondaire sont au rendez-vous malgré les derniers mois de perturbations dues à la pandémie.

« Les gens se sont inscrits, mais seront-ils au rendez-vous ? C’est ce qu’on saura dans les prochains jours », dit Bernard Tremblay, de la Fédération des cégeps. Il rappelle que les cégépiens ont jusqu’au 20 septembre pour abandonner un cours sans mention d’échec.

Résultats préoccupants

Autre nouvelle encourageante (même s’il reste beaucoup de progrès à faire), sept finissants du secondaire sur dix ont fait le saut directement au cégep. Ce taux augmente d’environ un point de pourcentage par année depuis 2012 (année où 63 % des élèves de cinquième secondaire sont allés au cégep).

La Fédération des cégeps a lancé un vaste chantier pour augmenter la réussite des collégiens. La Fédération a notamment découvert que les étudiants dont la moyenne générale du secondaire est inférieure à 75 % — qui représentent 28 % de l’effectif — sont davantage susceptibles d’abandonner leurs études avant d’obtenir un diplôme.

« La première session présente des difficultés particulières pour ces étudiants », note Bernard Tremblay. En effet, 40 % des étudiants qui avaient une moyenne inférieure à 70 % au secondaire réussissent moins de la moitié de leurs cours lors de leur première session au collégial.

À voir en vidéo