Le confinement a profité aux cégépiens tricheurs

Rien de plus facile que de tricher lorsqu’on est à la maison, sans la supervision d’un enseignant.
Photo: Getty Images Rien de plus facile que de tricher lorsqu’on est à la maison, sans la supervision d’un enseignant.

Sophie se sent coupable quand elle songe à sa session de l’hiver dernier au collégial. Cette étudiante en sciences de la nature admet sans détour qu’elle et ses amis ont triché abondamment. Rien de plus facile avec l’enseignement à distance. Elle n’avait pourtant jamais plagié avant la crise due à la pandémie.

« Je ne connais personne qui n’a pas triché la session passée. Je ne suis pas fière de dire ça, mais tout le monde le faisait », dit cette étudiante à un cégep de la Montérégie. Elle a accepté de raconter les méthodes de tricherie de son groupe d’amis à la condition qu’on préserve son anonymat.

Pour l’examen final de mathématiques, en direct sur Zoom, un étudiant qui n’était même pas dans la classe de Sophie et de ses camarades s’est branché sur la plateforme du cégep, appelée Léa. Il envoyait les réponses par l’application Messenger à Sophie et à un de leurs amis.

« La moitié gauche de mon écran d’ordinateur était sur Zoom. Dans la moitié droite, je recevais les réponses sur Messenger. Le prof me voyait à l’écran, je faisais semblant de travailler, mais il ne voyait pas ce qui apparaît dans mon écran », explique-t-elle.

Une autre fois, un étudiant se faisait souffler les réponses en direct, dans ses écouteurs, par sa tutrice privée qui était branchée à l’examen avec le code d’un élève.

Les travaux de philosophie à faire à la maison ont aussi donné lieu à un partage des tâches. Par exemple, un étudiant composait l’introduction, l’autre, la conclusion. Des amis des cycles supérieurs ont donné un coup de main.

« Une réalité endémique »

La tricherie semble avoir progressé dans tous les cégeps durant cette session d’hiver bouleversée par le confinement, selon des témoignages recueillis par Le Devoir. Un peu moins de la moitié (44 %) des enseignants du collège Lionel-Groulx, à Sainte-Thérèse, dans les Laurentides, ont ainsi repéré de la tricherie dans leurs cours à distance, révèle un sondage mené au mois de juin par le syndicat local des profs ; 117 des quelque 500 enseignants de l’établissement ont répondu au questionnaire en ligne.

Il faut ajouter à cela 32 % de répondants qui sont convaincus d’avoir été témoins de plagiat sans pouvoir le prouver (notamment à cause de la lourdeur du processus). Neuf enseignants sur dix ayant détecté de la tricherie ne l’ont pas signalé à la direction de leur département, mais ont géré cela avec l’élève — notamment en faisant échouer les tricheurs.

« Il est fort probable que le contexte de l’enseignement en non-présentiel a joué un rôle, autant en facilitant les stratagèmes de partage des réponses qu’en rendant plus ardue la surveillance des étudiants », indique une analyse du sondage parue dans le bulletin du Syndicat des enseignantes et des enseignants du collège Lionel-Groulx.

Pour le syndicat, le plagiat « n’est pas un problème mineur et exceptionnel, mais bien une réalité endémique difficile à contourner ».

La communication entre étudiants est la tactique la plus fréquente. Les « vieux classiques », comme la mauvaise utilisation des notes de référence, la paraphrase excessive ou la copie pure et simple sont encore bien vivants, note le syndicat. Environ le quart des cas de tricherie concernait la rédaction d’un travail par un tiers, que ce soit par l’achat d’un texte ou par l’aide par un proche.

Judith Trudeau, vice-présidente du Syndicat des enseignantes et des enseignants du collège Lionel-Groulx, est sortie enchantée d’une rencontre avec la direction portant sur la tricherie, mardi après-midi. « On sent que l’institution a pris ça au sérieux. Il y a une volonté de dire aux étudiants que ça ne passe pas. C’est très encourageant », dit-elle.

Les évaluations de fin de session seront faites le plus possible en présentiel, si le contexte sanitaire le permet. La politique du collège sur la tricherie sera aussi largement diffusée.

Olivier Lemieux, professeur substitut en administration scolaire à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), estime que la tenue d’examens en présentiel représente un bon premier pas pour faire respecter l’intégrité académique. Mais en présence ou à distance, les étudiants « sont très imaginatifs et vont trouver une façon de tricher s’ils le veulent », souligne-t-il.

Les collèges doivent tout mettre en œuvre pour décourager la tricherie, sinon la valeur des diplômes risque de baisser, rappelle le professeur. Autre dommage collatéral du plagiat, les cégépiens qui se conforment aux règles sont pénalisés et voient leur cote R baisser.

Des solutions

Les enseignants sont bien conscients de l’ampleur du phénomène, surtout dans le contexte de la pandémie. Plusieurs produisent jusqu’à quatre versions d’un même examen pour contrer la tricherie. Cela multiplie par quatre la somme de travail pour corriger les copies.

L’enseignement à distance crée un fardeau supplémentaire pour les profs : les examens mis en ligne sont « brûlés », car accessibles à tous les futurs étudiants. Il faut ainsi produire de nouveaux examens chaque session, ce qui n’est pas le cas en temps normal, avec l’enseignement en présentiel.

« Tous les cégeps sont confrontés au problème du plagiat. Le contexte de la COVID a sans doute amplifié le phénomène. Plusieurs étudiants se trouvaient dans une situation difficile pour toutes sortes de raisons, et les enseignants ont pu être plus indulgents », estime Yvan Urunuela, professeur d’économie au Collège Ahuntsic.

Devant l’ampleur du plagiat, lui et ses collègues en sciences humaines ont mis au point une certification en ligne pour sensibiliser les étudiants à la tricherie. Plus de 800 élèves ont suivi cette formation, offerte par les enseignants sur une base volontaire lors des trois dernières sessions. Le Département de sciences humaines du cégep de Saint-Hyacinthe s’apprête à adhérer à ce programme.

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